Une journée ordinaire au parquet de Charleroi

Dans les soutes du palais de justice, sur le terrain, dans la salle d'audience, le ministère public se doit d'être partout, tout le temps. Découvrez le 4è volet de notre série.

Philippe Mac Kay

Rencontre Une journée comme d'autres, en semaine, pour la quarantaine de magistrats du parquet de Charleroi, avenue Général Michel. Un cadre complet, pour des journées qui le sont tout autant, dans les sections qui le composent : l'éco-fin, le grand banditisme, la criminelle, la jeunesse, l'environnement Avec les secteurs géographiques dévolus aux différents substituts, qui ont en charge une série d'entités communales de l'arrondissement judiciaire de Charleroi, composé des communes des arrondissements administratifs de Charleroi et de Thuin. De Sivry-Rance aux bornes de la France, à Froidchapelle, aux frontières du Namurois.

Parmi ces magistrats, le substitut Joëlle Lardinois, géographiquement en charge des dossiers de la zone Brunau, qui couvre les communes de Fleurus, des Bons-Villers, de Pont-à-Celles. Elle affiche un parcours peu classique, sans l'étape traditionnelle qui veut qu'un magistrat ait été préalablement avocat. Il l'a conduite de sa licence en droit au service contentieux des Finances, avant une postulation dans la magistrature. Sans doute son expérience professionnelle aurait-elle pu l'amener à devenir juge fiscal. Les années de parquetière qui sont maintenant siennes, si elles ont pu quelque peu la désarçonner à ses débuts, ne l'ont jamais rebutée. Tout au plus y a-t-elle vu l'occasion d'une forme de recyclage permanent, passant de l'aridité fiscale à l'humanité immédiate que peut colorer la fréquentation quotidienne des dossiers carolorégiens. Joëlle Lardinois l'avoue volontiers : quand elle a vu sa carrière s'orienter vers le parquet, avec ce que cela supposait de connaissances pénales qui n'étaient plus prioritairement les siennes à l'époque, elle a procédé à une relecture de ses codes. Puis, dit-elle, elle est venue roder dans les couloirs du parquet, comme on vient en respirer l'air, s'accoutumer au décor du quatrième étage et à celui des audiences du premier étage. Elle en sourit, comme quand elle se souvient qu'elle fut de Liège, et qu'elle en conserve la pointe d'accent qui enjolive parfois le "Nenni, hein !"

Une journée "ordinaire" au parquet, sans permanence de nuit ? Dans les soutes du palais de justice, le corps de garde a hébergé pour quelques heures un suspect à entendre. La machine fonctionne bien, note Mme Lardinois, et les rapports parquet-police, sans heurt. L'échéance oblige à ne pas perdre de temps : celui qui a été privé de liberté par la police doit voir son sort fixé dans un délai maximum de vingt-quatre heures. "Cela marche bien avec la police" , s'enthousiasme le substitut : les rapports sont excellents, la coordination tourne au mieux. "Dans la zone géographique dont j'ai la charge, je vais aussi sur place pour garder le contact avec les policiers, et j'ai le sentiment de participer à une véritable équipe."

L'emploi du temps ? Il a plusieurs visages, avec les diverses contraintes que chacun d'eux suppose. La garde de nuit est sans doute le plus éprouvant, qui veut que le magistrat reste posté à côté de son GSM, prêt à répondre aux appels des services de police qui l'interrogent sur la marche à suivre, et le sort à réserver au contrevenant qu'ils viennent d'alpaguer : "Une nuit de garde ordinaire, ce sont vingt-cinq appels de toute nature avant 5 heures du matin" , indique Joëlle Lardinois, avec des obligations à concilier. Rester joignable pour un délit mineur, pour une ivresse au volant "simple" qui pourrait entraîner un retrait temporaire du permis de conduire, c'est aussi cela la garde de nuit. C'est encore, le cas échéant, la nécessité de descendre sur les lieux d'un meurtre, tout en restant disponible pour le menu fretin à propos duquel il faudra trancher téléphoniquement. Le week-end, c'est de gardes de vingt-quatre heures qu'il s'agit, avec les mêmes obligations de disponibilité.

"Il arrive qu'on se trouve de garde une nuit, avec une audience à assurer le lendemain à 9 heures du matin , explique le magistrat. C'est heureusement peu fréquent, et on essaie, dans ce genre de situation, de négocier avec un collègue, d'échanger avec une autre audience, éventuellement." En début de garde, le collègue qui a achevé la tranche horaire précédente transmet les informations, les dossiers à suivre, ce qui pourrait évoluer et dont on devra peut-être trancher l'issue au moins temporaire. Le hasard veut que jamais, en plusieurs années de parquet, Joëlle Lardinois n'ait dû assister à une autopsie. Elle avoue que cela ne lui manque pas, mais aussi qu'elle est prête à l'affronter, si la nécessité s'en faisait sentir.

Début de prestation de jour, les PV ont été préparés par le 2e Bureau du parquet. L'orientation à leur donner, la fonction d'aiguillage, c'est aussi la tâche du magistrat de service : en fonction de la nature des faits, selon le suspect interpellé dont d'autres dossiers ont déjà été traités par un collègue du parquet, et qui saura mieux le sort à lui réserver. "Le sentiment de fonctionner en équipe, on le ressent aussi parce que nous bénéficions de l'aide de juristes, qui préparent nos dossiers, et qui nous permettent de les étoffer" , souligne-t-elle.

Les présentations sont lourdes. Ce sont les heures où le substitut voit comparaître ceux dont il détermine l'avenir judiciaire immédiat : les laisser en liberté, ou les déférer devant le juge d'instruction, avec demande éventuelle de mandat d'arrêt, selon la gravité des faits. "Mais il est évident que c'est le juge d'instruction qui a le dernier mot." Si les dossiers les plus apparemment éprouvants sont les crimes de sang, Joëlle Lardinois s'avoue plus sensible encore aux dossiers de mœurs et de maltraitance, avec la nécessité absolue qu'elle y voit de protéger les victimes, particulièrement quand il s'agit d'enfants. Elle en parle comme d'un métier passionnant, dont l'exercice au quotidien est soutenu par la liberté laissée aux magistrats du parquet Avec les obligations, tout de même, que la fonction implique et qui vont de soi : la constitution d'un dossier, suivi pas à pas par le parquet général dans les affaires les plus graves, la nécessité de les alimenter, et de ne jamais laisser reposer un dossier en cours. Dans l'armoire, dans son bureau, les dossiers à indice 37, notices mœurs, sont à jour, au niveau zéro, comme ceux qu'elle refuse de laisser s'empiler, sous l'étiquette "Mal", comme maltraitance. Là, pour elle, il est indispensable de ne pas prendre de risque, de ne pas passer à côté.

Le parquet de Charleroi "tourne" , remarque-elle, non sans un hommage appuyé à Christian De Valkeneer, celui qui en fut le chef pendant sept ans avant de partir assurer la direction du parquet général de Liège : "Il avait une manière de suivre les dossiers, d'y être attentif et de proposer son aide, sans s'imposer, mais en donnant l'envie de voir les choses avancer. C'était contagieux, sa manière de travailler."

Un appel du corps de garde : ils ont en réserve un hurluberlu dont on ne sait trop quel sort lui réserver. Sans antécédents, l'homme a eu un comportement inquiétant, lui rapporte-t-on. La présentation est nécessairement urgente : il a été interpellé la veille en soirée, et il faut statuer sur son sort dans les vingt-quatre heures. Au terme de sa présentation, le soufflé est retombé. L'homme avait endommagé la voiture du couple, il avait bousculé sa mère et sa femme quand il avait appris qu'elle avait consulté un avocat en vue d'un possible divorce. Un coup de gueule, sans rien de plus violent. L'admonestation aura suffi, quelque chose comme un doigt menaçant propre à lui faire comprendre qu'il a tout intérêt à s'assagir et à ne pas renouveler ses exploits familiaux. "Voilà, c'est dans ce genre de cas que je trouve l'expression de ma liberté de magistrat" , dit-elle. Et puis aussi, se souvient-elle, dans cet autre dossier de tentative d'assassinat, venu en correctionnelle. Le prévenu avait été condamné à deux ans de prison, après une requalification en menaces avec armes. "J'ai interjeté appel, évidemment." En appel, la Cour a infligé quinze ans de prison à l'auteur de ce qui était bien une tentative d'assassinat.

Vendredi, fin de journée. "Pour le week-end, je reprends des dossiers chez moi. Je ne m'en plains pas, la plupart de mes collègues le font aussi, et puis j'ai une audience à préparer pour mardi." Le mardi, audience de la 6e chambre. Joëlle Lardinois requiert. Ou plutôt, elle fait entendre par intermittence la voix du parquet. C'est qu'une fois encore, Charleroi oblige, le siège a du mal à se constituer. Le temps passé à requérir n'occupe qu'une partie du temps d'attente, interminable, avant la constitution d'un siège complet et l'arrivée de tous les avocats nécessaires. Une tenue de maison de débauche, avec masseuse chinoise. Puis une affaire d'attouchements sur une mineure d'âge. Jugement à la mi-septembre. Le tribunal de Charleroi, en manque d'effectifs, juge par à-coups, depuis des mois. De quoi attaquer le moral du parquet ? "Nous faisons notre travail, nous traitons les dossiers dans les délais nécessaires. Pour le reste " , sourit Joëlle Lardinois. Parce qu'elle sourit, encore et toujours, comme quand elle parle de son métier comme d'une passion. Une passion fatigante, mangeuse d'heures, mais une passion, toujours.


Comment vivent au quotidien les acteurs de la justice ? La Libre Belgique vous propose une série en sept épisodes pour répondre à cette question. Jeudi 14 - Un reportage à l'Institut national de criminalistique et de criminologie. Vendredi 15 juin - Une journée avec une gardienne de prison.


Dans les coulisses de la Justice, une série à suivre toute la semaine dans votre Libre

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