Martin Buxant : "Good Move est-il un concours d'enlaidissement de Bruxelles ? C'est à pleurer !"
Le journaliste politique et éditorialiste de LN24 décrypte les dossiers chauds du moment.


- Publié le 29-10-2022 à 11h37
- Mis à jour le 07-11-2022 à 15h42

Du lundi au vendredi, les personnalités politiques se succèdent au micro de Martin Buxant dans la matinale de LN24. Le journaliste cuisine depuis des années les ministres, présidents de parti et autres députés belges, sans agressivité mais en appuyant quand il le faut là où ça fait mal. Cet exercice quotidien permet à Martin Buxant d'être particulièrement bien informé des dossiers chauds du moment, mais il lui permet aussi de poser un regard critique sur les politiques mises en place. Interview.
Le dossier nucléaire crée une nouvelle fois des remous au sein de la Vivaldi. En demandant de prolonger cinq réacteurs nucléaires, Georges-Louis Bouchez ne respecte-t-il pas l'accord de gouvernement, comme l'accusent les Verts ?
Il est clair qu'il en sort puisqu'il était prévu de prolonger uniquement deux réacteurs. Certains voient un accord de gouvernement comme la Bible, comme un carcan rigide dont on ne s'éloigne jamais. Dans une coalition comptant sept formations politiques, cette ligne se défend. Mais en même temps, on peut aussi se dire que la situation impose certains changements. Le monde d'aujourd'hui n'est pas le même que celui qu'on a connu au moment de la rédaction de cet accord. La guerre en Ukraine et la crise de l'énergie changent la donne. Il y a donc une certaine légitimité à demander des révisions. Qui plus est, Georges-Louis Bouchez n'est pas le seul à avoir demandé des changements : le PS et le CD&V lui ont emboîté le pas. C'est un peu la foire à la surenchère.
Sur ce dossier, les points de vue sont particulièrement divergents au sein du gouvernement fédéral. La question du nucléaire pourrait-elle faire tomber la Vivaldi ?
On arrive en campagne électorale, certains dossiers pourraient donc précipiter la chute du gouvernement. Concernant le nucléaire, ce sont les Verts qui sont les plus enclins à faire tomber l'exécutif. Mais il n'y a plus cette ligne anti-nucléaire rigide propre aux fondateurs du parti. Les nouveaux écologistes réfléchissent différemment. Comme Greta Thunberg, ils se disent qu'entre la peste et le choléra, il faut peut-être choisir le nucléaire plutôt que le charbon. La jeune génération d'Ecolo ne voudra donc pas faire tomber le gouvernement sur ce point. Qui plus est, ce serait trop compliqué d'agir de la sorte en pleine crise. Les électeurs ne leur pardonneraient pas.
La réforme fiscale est un autre dossier problématique à l'heure actuelle…
Cela fait un an que le ministre des Finances est censé présenter son projet de réforme fiscale. Il l'a enfin balancé en plein conclave budgétaire. Le projet, sorti un peu de nulle part, perturbe les lignes, mais veut juste servir la cause du CD&V. C'est mal fagoté. Le projet ne satisfait ni totalement la gauche ni totalement la droite. C'est un truc neutre budgétairement, or une réforme fiscale doit coûter.
Le MR critique ce projet de réforme fiscale. Comment expliquer cette constante opposition du parti pourtant membre du gouvernement ?
La particip-opposition tient avant tout à Georges-Louis Bouchez. C'est un suractif de la politique. Il saute sur tous les dossiers. Il a un style qu'on ne connaissait pas du côté francophone jusqu'ici, même si on a déjà observé cette particip-opposition par le passé, notamment chez les Verts dans le gouvernement Verhofstadt. Mais l'agitation ne semble pas empêcher la prise de décisions au sein de l'exécutif fédéral. Il faut distinguer ce qui se dit dans les médias et ce qui se passe au sein de la Vivaldi. L'ambiance est plus sereine que ce que l'on pourrait imaginer. Je ne dis pas que c'est un grand gouvernement de réformes, mais le train avance relativement. Cette particip-opposition ressemble davantage à de l'écume médiatique.
Cette stratégie communicationnelle va-t-elle être bénéfique au MR lors des élections de 2024 ?
En tout cas, les derniers sondages ne sont pas mauvais pour les libéraux. Mais c'est une question en cascade. Le bruit qu'un politicien fait va lui permettre de davantage marquer les esprits et donc de monter dans les sondages. Il faut voir ensuite si ces résultats hypothétiques se concrétisent électoralement et, enfin, il faut encore que l'éventuel succès électoral se transforme en victoire politique. Si l'on s'est mis à dos une grande partie du paysage politique, la seule manière de s'assurer une place dans une coalition, c'est de récolter un score très élevé pour se rendre indispensable. Il y a donc beaucoup de questions en suspens. Il est impossible de dire si cette manière de faire de la politique disruptive va payer. En tout cas, je ne donne pas cher de la tête de Bouchez en politique s'il trébuche en 2024. Il va se retourner et il n'y aura plus d'amis derrière lui. Par contre, ce sera l'empereur si ça fonctionne.
Dave Sinardet a estimé sur le plateau de LN24 que ces dissensions s'observaient surtout du côté francophone. Pourquoi ?
Les libéraux flamands ont un peu les mains liées étant donné qu'Alexander De Croo est Premier ministre. Du côté des socialistes flamands, le casting est très particulier. On peut presque dire que Frank Vandenbroucke est le vrai Premier ministre, au vu de sa connaissance parfaite de tous les dossiers. Il marque beaucoup de points en engrangeant des résultats. L'attelage Conner Rousseau – Frank Vandenbroucke cartonne. Enfin, le nouveau président du CD&V essaie quant à lui de faire du Bouchez, en montrant son opposition. Il s'accompagne même de son chien comme le leader du MR. Il faudra voir si cela va payer car le CD&V est un parti de gestionnaires qui n'est pas du tout dans cette tradition d'opposition.
Quand on voit que de plus en plus de présidents de parti se livrent à cette particip-opposition, n'y a-t-il pas des risques d'une fatigue de la population face à ces tensions répétitives ?
Oui, le risque est énorme. Les citoyens pourraient se tourner vers des partis extrêmes comme le PTB ou le Vlaams Belang. On peut dire tant qu'on veut que l'extrême gauche ne met pas les mains dans le cambouis et qu'elle ne monte pas au pouvoir, mais elle n'en reste pas moins très forte dans son registre d'opposition. Il y a donc un vrai risque d'entendre de plus en plus de discours indiquant qu'au gouvernement ils ne font que s'engueuler pendant que les vrais politiciens sont dans la rue et travaillent.
Ces sorties perpétuelles des présidents de parti donnent également l'impression que le vrai pouvoir n'est plus au parlement ou au gouvernement. Il se trouve au siège du PS, au siège du MR… C'est l'œil de Moscou. Il y a toujours eu des tensions en politique mais on sent aujourd'hui que les présidents de parti sont les vrais cadors. Tout est contrôlé.
À l'approche des élections, faut-il s'attendre à ce que les tensions s'accentuent au sein du gouvernement ? Arriver à un accord va-t-il devenir de plus en plus compliqué ?
Je pense qu'en 2023, il ne va plus rien se passer. Les ministres vont gérer le tout-venant, c'est-à-dire la crise de l'énergie, la guerre en Ukraine… Mais aucune grande réforme ne sera lancée. Il y aura cette volonté d'empêcher son voisin de marquer des points. Dans ce contexte, il va être très compliqué d'arriver à un grand accord sur les pensions ou sur le marché du travail.
De Croo a-t-il assez de poigne pour maintenir le navire à flot jusqu'aux élections de 2024 ?
Alexander De Croo est un homme bien. Il essaie de mener le navire Belgique à bon port. Il a une certaine vision de l'intérêt des Belges, il ne joue pas le jeu de la Flandre. Mais il n'a pas le poids politique pour tordre le bras à certains. Il vient d'un petit parti politique, ce qui lui met des bâtons dans les roues et ne lui donne pas forcément les moyens de ses ambitions.
Paul Magnette et Georges-Louis Bouchez convoitent le poste de Premier ministre. Ont-ils la personnalité qui sied à la fonction ?
Le "16 rue de la Loi" peut transformer les gens, comme on l'a vu avec Guy Verhofstadt, qui est passé de "Baby Thatcher" à un Premier ministre au-dessus de la mêlée. Sans doute Georges-Louis Bouchez a-t-il l'intelligence pour occuper la fonction mais, à ce stade, dans les autres formations, personne ne va lui faire ce cadeau. Son principal ennemi, c'est lui-même. Quant à Paul Magnette, je le vois plus du côté du Parlement européen ou de la Commission car c'est davantage un penseur qu'un politique.
Vu les tensions entre MR et Ecolo, tant au fédéral qu'en Wallonie et Fédération Wallonie-Bruxelles, l'alliance entre ces deux partis est-elle trop contre-nature pour être reconduite ?
J'entends dire, tant du côté du MR que d'Ecolo, "plus jamais ensemble". Et ce sera peut-être un argument de campagne. Mais, en Belgique, la vérité d'un jour n'est jamais celle du lendemain. Et comme c'est un petit pays qui fonctionne à la proportionnelle avec deux communautés linguistiques, ces deux partis seront peut-être obligés de gouverner à nouveau ensemble. En tout cas, en termes de cohérence programmatique et d'entente, c'est compliqué entre eux.
À Bruxelles, le plan Good Move est de plus en plus contesté. Le gouvernement de Rudi Vervoort va-t-il sortir affaibli par ce dossier ?
Oui, je le pense. Ce dossier agace et désespère beaucoup de monde, et ça se comprend. La ville de demain doit être aérée, agréable et doit accorder moins de place à la voiture. Mais, alors, il faut des transports en commun gratuits, confortables, qui desservent toute la Région, avec des augmentations de fréquences. Et puis ces blocs de béton placés ici et là, c'est un concours d'enlaidissement de la Région ? C'est à pleurer ! Les politiques annoncent qu'ils vont faire du "Copenhague", mais ils font du "Copenhagueque", car on n'a pas les moyens de nos ambitions. C'est moche, ce n'est pas sécurisant et ça ne satisfait personne. La classe moyenne supérieure paie énormément d'impôts à Bruxelles mais n'a pas les services pour lesquels elle paie.
Est-ce un désaveu pour Elke Van den Brandt ?
Pas que pour elle. Mais, forcément, c'est le plan qu'elle met en œuvre en tant que ministre de la Mobilité. Elle impose un plan à demi concerté. L'écologie punitive imposée d'en haut, ça ne marche pas. Il faut des projets participatifs, coordonnés, incitatifs… Pareil pour les politiques de propreté, de sécurité, d'emploi… Vu l'état des finances, il faut investir dans les matières pour dynamiser cette Région, pour la rendre agréable, pour favoriser le vivre ensemble… Après c'est plus facile à dire qu'à faire, je le conçois…
En tant que journaliste politique, quelle personnalité vous a le plus marqué ?
Emmanuel Macron, que j'avais interrogé à Bruxelles juste avant qu'il soit élu président. Non seulement il est intelligent mais, en plus, quand on échange avec lui, on a l'impression de compter pour lui. Bon après on se rend bien compte que qu'on est juste un parmi d'autres… Parmi les personnalités marquantes, je citerais aussi Bart De Wever, Jean-Claude Juncker ou Felice Mazzù.
Vous fréquentez forcément beaucoup de politiques. Comment garder une distance ?
C'est un des exercices les plus compliqués. J'ai beaucoup de copains en politique, je dois le reconnaître. Mais ça ne m'empêche pas de les interroger en prenant de la distance, en posant les questions qu'il faut. Mais leurs retours sont d'autant plus violents car ils se permettent plus facilement de râler.
Vous êtes-vous déjà frité avec certains au point que, en sortant du studio, ils vous disent leurs quatre vérités ?
Bien sûr, avec beaucoup ! Un bon exemple : Laurette Onkelinx et moi nous sommes disputés très fort. Cela ne nous a pas empêchés de faire une émission ensemble, avec Louis Michel, pendant plus d'un an sur LN24 : "Laurette et Louis".