Opération Blackstone: les coulisses du rapatriement d'Olivier Vandecasteele
L'otage belge a été libéré vendredi au terme d'un échange avec l'agent iranien Assadi, condamné pour terrorisme en Belgique. Le dénouement de cette affaire a eu lieu à Oman, qui a joué le médiateur entre Bruxelles et Téhéran.
- Publié le 26-05-2023 à 20h22
- Mis à jour le 26-05-2023 à 22h04

"Blackstone". Cela résonne comme un film sur Netflix, mais tel est le nom de l'opération menée par le gouvernement belge pour rapatrier Olivier Vandecasteele vendredi soir, après quinze mois de détention à l'isolement en Iran et un échange à Mascate – grâce à la médiation du Sultan d'Oman – avec un diplomate iranien condamné en Belgique pour tentative d'attentat terroriste.
L'humanitaire belge est arrivé dans la soirée à Melsbroek (à 21h29 précisément) à bord d'un avion militaire belge, un A400M, après neuf heures de vol. Il a été accueilli par sa famille et son ami Olivier Van Steirtegem, qui avaient souhaité des retrouvailles à l'abri des caméras. Le Premier ministre Alexander De Croo, Hadja Lahbib (Affaires étrangères), Van Quickenborne (Justice) et Ludivine Dedonder (Défense) ont également été conviés.
Amaigri mais souriant, l'humanitaire belge a retrouvé les siens après 455 jours de détention. En Iran, il a été vu par un médecin anglais et habillé de façon "présentable" à la demande de la Belgique, puis à Oman, pris en charge par une équipe médicale belge et un psychologue.
La doctrine Blackstone
Sir William Blackstone était un juriste anglais au XVIIIe siècle qui estimait qu'il valait mieux "que dix coupables s'échappent plutôt qu'un innocent souffre".
C'est exactement l'équation devant laquelle se trouvait le gouvernement belge : Olivier Vandecasteele avait été arrêté à Téhéran le 24 février 2022, par des agents en civil probablement issus du Ministère du Renseignement iranien (MOIS), avec un objectif précis, obtenir la libération d'Assadollah Assadi. Ce diplomate basé à Vienne était en fait un agent important du MOIS et avait été condamné à Anvers en 2021 à vingt ans de prison pour avoir coordonné une tentative d'attentat qui aurait fait des centaines de victimes à Villepinte, dans la banlieue de Paris, lors d'un meeting de l'opposition iranienne en exil.
En cosignant l'arrêté, le roi Philippe n'a pas gracié Assadi. Il a demandé qu'il soit simplement "remis à la République islamique d'Iran.
Après avoir vainement tenté d'activer un traité de transfèrement de détenus avec le régime iranien, la Belgique a finalement eu recours à l'article 167 de la Constitution pour sortir Olivier Vandecasteele de sa prison. Cet article confère au Roi, et donc à l'exécutif, les relations internationales. Le gouvernement invoque dans ce dossier une "menace grave, imminente et continue" pour la sécurité nationale. En cosignant l'arrêté, le roi Philippe n'a pas gracié Assadi. Il a demandé qu'il soit simplement "remis à la République islamique d'Iran". La crainte ? Que l'humanitaire belge soit condamné à la peine de mort et exécuté comme trois binationaux l'ont été récemment en Iran.
Un classique échange de prisonniers
Les procédures juridiques enterrées, le gouvernement belge est donc passé à un classique échange de prisonniers avec un régime qualifié d' "Etat-voyou" il y a quelques jours encore par le ministre de la Justice. "Le traité de transfèrement aurait pris encore des mois de procédure", indique-t-on de source gouvernementale. "De plus, il aurait fallu informer l'opposition iranienne comme l'avait demandé en mars la Cour constitutionnelle". Les pourparlers se sont déroulés avec des interlocuteurs qualifiés d" opaques" et "fluctuants".
Les pourparlers se sont déroulés avec des interlocuteurs qualifiés d"opaques" et "fluctuants".
Assadi a été tiré jeudi soir hors de la prison de Haren par la police fédérale et amené à Mascate dans le même avion militaire qui a servi au retour d'Olivier Vandecasteele. Le diplomate iranien a reçu un bouquet de fleurs à son arrivée vendredi soir à l'aéroport de Téhéran et accueilli par le porte-parole du gouvernement et le président du comité iranien des droits de l'homme. Il n'aura presté donc qu'un peu moins de cinq ans en prison.
Tout a commencé en 2018
Pour le gouvernement belge, "la misère a commencé" lorsque Assadi a été arrêté par la police allemande le 1er juillet 2018, au lendemain de l'arrestation de deux complices à Stockel (Bruxelles) qui s'apprêtaient à se rendre à Villepinte avec une bombe contenant du TATP. "Depuis ce week-end-là, il y a eu des indications des services belges et étrangers que la Belgique se trouvait menacée", indique une source gouvernementale.
Téhéran a tout de suite réclamé la libération d'Assadi, invoquant l'immunité diplomatique. Mais en sous-main, le MOIS prenait l'affaire en mains. Ce qui a conduit finalement à l'arrestation de l'humanitaire belge, le jour de l'invasion de l'Ukraine par les forces russes. Posté à Téhéran par le Norwegian Refugee Council, puis par Relief International, Olivier Vandecasteele était venu de Belgique récupérer ses affaires et annuler son bail après l'épidémie de Covid. Il l'avait fait malgré un avis de voyage négatif des Affaires étrangères.
Depuis 2018, les avis de voyage sont devenus de plus en plus restrictifs, mais 200 Belges résident toujours en Iran, pour la plupart des binationaux. La Belgique y a réduit sa présence au minimum, un ambassadeur plus du personnel local. "Aujourd'hui, on déconseille formellement aux Belges d'aller en Iran", rappelle un diplomate.
Colère de l'opposition iranienne
"La Belgique est le seul pays à avoir condamné un diplomate iranien. Nous avons demandé qu'il soit amené d'Allemagne. Nous l'avons jugé", réagit une source gouvernementale lorsqu'on l'interroge sur l'échange que dénonce vivement le Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), qui parle d'une "rançon honteuse pour le terrorisme et la prise d'otages". "Rien ne justifie la libération d'un maître de la terreur qui avait planifié la plus grande catastrophe en Europe", fulmine Shahin Gobadi, porte-parole du CNRI. Le diplomate avait lui-même apporté le TATP de Téhéran à bord d'un avion d'Austrian Airlines.
La famille d'Olivier Vandecasteele a convoqué les médias à une conférence de presse, ce samedi à 10 h 30. On ne sait si l'ex-otage sera en mesure d'être présent. Il a vécu quinze mois, en grande partie dans une cave "sans lit, sans chaise et avec la lumière en permanence allumée". Les deux otages français libérés le 12 mai par Téhéran sont toujours hospitalisés.
Mais pour Olivier, se termine un long cauchemar auquel l'exceptionnelle mobilisation de sa famille et de ses amis, le soutien de la population belge, les pourparlers engagés par la diplomatie belge (qui a convoqué quinze fois l'ambassadeur iranien à Bruxelles, du "jamais vu"), les interventions d'Hadja Lahbib notamment lors de rencontres avec son homologue iranien à New York et à Genève et d'Alexander De Croo auprès du président iranien Raissi, ont mis fin.
