Marc Uyttendaele : "En tant qu'avocat, j'ai connu la plus grande et la plus monumentale erreur judiciaire qui soit"
L'avocat et professeur de droit constitutionnel se livre dans une longue interview. Il regrette notamment que "le communautarisme règne en maître à Bruxelles".

- Publié le 07-01-2023 à 11h40

"Je suis profondément timide", assure Marc Uyttendaele. L'avocat et professeur de droit constitutionnel (ULB) l'assure d'ailleurs : "ma pipe est mon premier bouclier". Pour la rubrique "L'invité du samedi", il se penche sur les dossiers qui ont marqué sa carrière et il porte un regard sans concession sur le retour du religieux et "le totalitarisme du politiquement correct". Interview.
Quel est le dossier le plus marquant de votre carrière ?
Il n'y en a pas un en particulier. Il y a plutôt des moments importants, souvent des grands moments d'émotion. La défense de Martine Doutrewe, la juge chargée d'instruire la disparition de Julie et Melissa dans l'affaire Dutroux, en fut un. Dans les années 1990, j'ai aussi été l'avocat d'Elio Di Rupo, accusé à tort de pédophilie. Je me rappelle ce moment de soulagement intense le soir où ce château de cartes grotesque s'est écroulé, quand il a été blanchi par la Chambre. C'est un des grands moments de bonheur de ma vie professionnelle. J'ai compris ce jour-là ce qu'était l'incroyable force de caractère d'un homme qui est resté debout dans la tourmente. Dans les dossiers qui ont défrayé la chronique, il y a aussi l'affaire Pirson : ce parachutiste accusé à tort d'avoir provoqué la mort de ses enfants lors d'un accident de roulage. Je me souviens aussi avec émotion du dossier d'assises Ntuyahaga où j'ai eu l'honneur de défendre les familles des paras belges assassinés, et notamment Martine Debatty, une femme magnifique, la sœur de l'un d'eux. Ce fut une plongée glaçante dans le génocide rwandais. Aujourd'hui, il y a le dossier Panzeri. Mais il y a aussi et surtout de nombreux dossiers moins médiatisés qui, pour moi, ont été tout aussi sinon plus importants…
Vous ne citez pas Marcel Habran, figure du grand banditisme ?
J'aurais pu ! On tombe dans une telle affaire comme dans un polar. On se retrouve dans le cinéma français style "Touchez pas au grisbi" des années 1950. Il faisait partie du milieu du banditisme, ne s'en cachait pas, et avait son code d'honneur. J'ai vraiment apprécié l'homme.
La défense de Delphine, lorsqu'elle était encore Boël, vous a-t-elle touché humainement ?
Bien sûr ! J'ai noué des liens profonds d'amitié avec elle. Elle est toujours restée droite dans l'adversité. Parce que sa cause était juste, elle a trouvé la force d'affronter une épreuve intime qui, humainement et familialement, était terrible à vivre.

Au départ de cette affaire, pensiez-vous que ce serait un succès pour vous ?
Je suis un candide : quand personne n'y croit, j'y crois quand même. Vous n'engagez jamais une procédure sans y croire. Mais vous ne pouvez jamais dire à un client que vous allez gagner. Jamais ! Même si tous les voyants sont au vert, vous devez toujours craindre une injustice, une erreur judiciaire. Il faut toujours être humble…
Quel est le verdict qui vous a le plus déçu ?
Le dossier Jean-Charles Luperto (note de la rédaction : l'élu socialiste a été condamné à six mois de prison, avec sursis de deux ans, pour des faits d'outrages aux mœurs commis en 2014 à la station-service de Spy) ! C'est la plus grande et la plus monumentale erreur judiciaire qui soit. Mon intime conviction est que rien ne tenait dans ce dossier, tout était incohérent, la justice n'a répondu à aucun de nos arguments. J'ai le sentiment qu'il a payé parce que c'est un responsable politique et parce qu'il est homosexuel. S'il est une affaire qui me restera jusqu'à l'éternité en travers de la gorge, c'est bien celle-là. J'ai l'impression que le système a complètement dysfonctionné.
Y a-t-il un dossier, décroché par un de vos confrères, que vous auriez aimé plaider ?
Non, le sentiment d'envie m'est totalement étranger. Je dois reconnaître néanmoins avoir eu une frustration. Lors de l'affaire Dutroux, j'ai dû décliner la demande de Michel Nihoul qui voulait me consulter (note de la rédaction : considéré en 1996 comme l'homme des réseaux autour de Marc Dutroux, il fut acquitté des préventions autour des rapts d'enfants). C'était le plus beau dossier que pouvait défendre un avocat : se battre à contre-courant de l'opinion pour défendre un homme seul, déjà lynché et considéré par tous comme coupable. Mais, à l'époque, ma femme était ministre de la Justice et donc responsable de l'organisation du procès, ce qui rendait impossible mon intervention. Un vrai conflit d'intérêts familial ! Cela m'a mis de mauvaise humeur mais je m'en suis remis. (rires)
Avez-vous des regrets de ne pas vous être impliqué en politique, comme votre femme ou votre fils ?
Mais je me suis impliqué en politique ! J'ai été candidat aux législatives et aux communales en 1987-1988. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ça n'a pas été très glorieux. Sur tout l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde, j'ai récolté 381 voix. Je n'ai pas fait exploser les urnes (rires). J'ai surtout compris que je n'étais pas fait pour ça.
"Ma pipe est mon premier bouclier"
Pourquoi ?
Je suis profondément timide et donc je n'ai pas un contact naturel avec des inconnus. Je suis aussi terriblement vulnérable à l'ennui. Lorsque les discussions s'éternisent, j'ai envie de fuir. La vie politique exige de la patience et, comme je n'en ai pas, j'aurais très mal fait mon boulot. Et puis, même si je n'en suis pas fier, je suis trop solitaire et individualiste. Je me fonds difficilement dans un groupe et vis mal la solidarité imposée.
Vous êtes vraiment profondément timide ?
Ah oui, vraiment ! Ma pipe est mon premier bouclier d'ailleurs.
Êtes-vous inquiet de la société que vous laissez à vos enfants ?
Comment ne pas l'être ? Jusqu'à ma génération, on avait une sorte de sentiment intuitif que la vie ne pouvait être que plus belle, plus longue, plus agréable. C'est un sentiment qu'on n'a plus du tout aujourd'hui, à aucun égard. Les problèmes environnementaux, le retour du religieux et le totalitarisme du politiquement correct impliquent une inquiétude profonde par rapport au monde dans lequel évolueront nos enfants et petits-enfants.

Comment expliquer que le politiquement correct ait pris une telle prépondérance ?
Le wokisme est étymologiquement salutaire. C'est un devoir de chacun d'être éveillé aux discriminations. C'est un devoir de chacun de combler les vides de l'histoire, de rappeler les méfaits de la colonisation, de l'enseigner enfin, mais pas en effaçant ce qui dérange et certainement pas en jugeant le passé en fonction des seules valeurs actuelles. Or, dans ce que l'on qualifie de wokisme, il y a trop souvent un repli sur soi, la sacralisation des identités et une logique de soustraction. Il est insupportable de résumer quelqu'un non pas à ce qu'il dit, ce qu'il fait, ce qu'il pense, mais à ce qu'il est. Le sommet est atteint lorsque l'on dénie à une poétesse blanche le droit de traduire le poème d'une poétesse noire. La condamnation de l'appropriation culturelle est une forme inversée d'apartheid, la négation de l'universalisme en tant que vecteur de progrès de l'humanité. L'intelligence et le progrès de l'humanité sont toujours le résultat du métissage, du dialogue, des ponts entre les uns et les autres. La sacralisation des identités, le repli des uns et des autres dans leurs petites chapelles identitaires ne peuvent provoquer que le pire, et parfois le pire du pire. Les génocides, par exemple, trouvent toujours leurs origines dans des replis identitaires.
Le retour du religieux a-t-il un vrai impact sur la politique ?
Bien sûr ! On le voit notamment à Bruxelles, de manière très claire. Le communautarisme y règne en maître. Il a suffi de voir les débats sur la problématique de l'abattage avec étourdissement. Je ne suis pas peu fier du rôle qu'a joué mon fils dans ce débat… mais je l'ai vu et senti très seul dans son parti. Comment un parti politique peut-il penser blanc en Wallonie et noir à Bruxelles ? Ce sont de mauvais calculs électoraux. Mais il n'y a pas que le PS. Tous les partis essaient, à leur manière, de draguer des populations issues de l'immigration… en ne leur faisant finalement pas confiance et en croyant qu'elles ne peuvent exister que dans un système de valeurs religieux. Comme si elles ne pouvaient pas se reconnaître dans des valeurs universelles qui sont celles de la démocratie libérale au sens philosophique du terme…
Et la neutralité de l'État, qui vous est chère, s'en trouve abîmée…
Bien sûr ! Il faut se battre tous les jours pour la préserver. Pour de mauvaises raisons, qui relèvent souvent de la démagogie politique, on en oublie de dire que l'État se doit d'être impartial et neutre. C'est une question de comportement et d'apparence. Aujourd'hui, des gouvernants se laissent dicter des règles et des comportements qui trouvent leur source dans le caractère discriminatoire des religions. Les premiers à fouler aux pieds les principes d'égalité, ce sont les religions. La religion catholique refuse la prêtrise aux femmes, la religion musulmane impose un prescrit vestimentaire aux femmes. Ces religions finissent par influencer les politiques qui, sous prétexte de tolérance, malmènent des valeurs universelles.
Redoutez-vous qu'on n'en soit qu'aux balbutiements et que le tableau ne fasse que s'assombrir ?
Tant que j'en aurai le souffle et l'énergie, je me battrai pour les valeurs et principes qui sont les miens. Je suis fier d'être imprégné de philosophie des lumières et d'universalisme. L'histoire de l'humanité a toujours été de manière chaotique vers des mieux. Il y a toujours eu des reculs pour mieux aller de l'avant. Ce retour du religieux ne devrait, je l'espère, n'être qu'un moment de l'histoire de notre société.
Certes, mais l'islam semble actuellement prendre une dimension sans cesse plus grande dans la vie politique…
Combattre l'islam politique, c'est d'abord affirmer que chaque musulman de ce pays a une liberté absolue de croyance. Mais cela s'inscrit dans un arsenal de règles qui affirment la laïcité et la neutralité de l'État. La Cour constitutionnelle l'a dit magnifiquement : on doit, dans l'expression publique de sa croyance, dans certaines circonstances qui sont limitées, faire des concessions. Tout l'islam politique conduit à interdire ces concessions. Le port des signes convictionnels, c'est l'outil et l'instrument utilisés par l'islam politique, à travers des mouvements et des gens qui n'ont même pas forcément conscience d'en être le relais, pour considérer que la liberté de religion doit primer sur les autres libertés. Toutes les libertés – celle d'opinion, d'expression et de religion – doivent être protégées mais elles sont à égalité et aucune ne doit être considérée comme supérieure. Si demain vous acceptez, que dans une administration, une jeune femme porte un voile islamique, vous devez accepter de la même manière qu'une autre jeune femme arbore un tee-shirt "Vive le Vlaams Belang". Il n'y a pas et il ne peut exister de hiérarchie entre la liberté d'opinion et la liberté de religion.