"Qu'ils ne disent pas que c'est un accident ! Les policiers sont entrés dans le parc avec leur combi et ont foncé sur la pelouse derrière le gamin"
Fabian n'avait pas douze ans. Il roulait sur une trottinette électrique dans un parc à Ganshoren. Des policiers ont voulu le contrôler. Il s'est enfui. Une course-poursuite s'est engagée. Percuté par la voiture de police, l'enfant est décédé lundi soir.

- Publié le 03-06-2025 à 16h52
- Mis à jour le 03-06-2025 à 16h58

Des empreintes de pneus, nettes. Sur cinquante mètres, peut-être moins. Elles s'arrêtent brusquement dans une pelouse en plein milieu du parc Elisabeth, à Ganshoren. Au bout, du sable a été jeté sur l'herbe. Il dessine une forme oblongue sans réussir à recouvrir les traces de sang. Fabian, même pas 12 ans, juché sur la trottinette électrique de ses parents, a été percuté lundi aux alentours de 18 heures par un combi de police de la zone Bruxelles-Ouest. Les services de secours ont tenté en vain de le réanimer. Le garçon grièvement blessé à la tête est décédé peu après à l'hôpital.
Mardi matin, la maman de Fabian, son grand frère et quelques autres membres de la famille moldave établie à Bruxelles sont venus pleurer l'enfant. Ils ont allumé des bougies en cercle, posé un bouquet de roses blanches et d'œillets, dressé un mausolée de fortune. Dans l'herbe, le rouge n'avait pas disparu.
Ils ne savent pas ce qui s'est passé, ne comprennent pas comment, et surtout, pourquoi l'enfant est mort. Ils en apprendront peut-être davantage au cours d'une rencontre avec le procureur du Roi, Julien Moinil, qui doit les recevoir personnellement.
Un "accident mortel"
L'enquête a été confiée au Comité P, l'organe externe qui contrôle les fonctionnaires des services. Dans l'intervalle, le parquet de Bruxelles a donné mardi quelques indications sur "l'accident mortel" impliquant un véhicule de la police locale et un jeune né en 2013 – Fabian aurait dû souffler ses 12 bougies dans dix jours.
Les premiers éléments confirment que l'enfant circulait sur une trottinette électrique. La police locale a souhaité procéder à son contrôle, mais le garçon a pris la fuite. Le combi a alors entamé une course-poursuite dans les allées du parc. On connaît la fin, tragique. Un médecin légiste devra déterminer les causes précises du décès. L'expert automobile est chargé de déterminer les circonstances exactes de l'accident, ajoute le parquet. Selon Het Nieuwsblad, qui a eu accès à des témoins, Fabian roulait avec un copain sur l'engin électrique.
Est-ce la raison pour laquelle la police a voulu intervenir ? En Belgique, l'âge minimum pour utiliser une trottinette électrique sur la voie publique est de 16 ans, avec interdiction de transporter un passager.

"Cet enfant n'aura plus jamais l'âge légal pour quoi que ce soit"
"Ce détail ne justifie en rien la gravité de l'issue. Aujourd'hui, cet enfant n'aura plus jamais l'âge légal pour quoi que ce soit", réagit le Délégué général aux droits de l'enfant. "Ce drame interroge une nouvelle fois la proportionnalité des interventions policières impliquant des mineurs. La répétition de ce type de situations dans l'actualité récente est profondément inquiétante, ajoute Solayman Laqdim. Un enfant n'est pas un adulte. C'est un principe fondamental, que l'on ne peut pas oublier. Les policiers, détenteurs du monopole de la violence légale, ont une responsabilité immense. Ils doivent faire preuve d'exemplarité, de discernement, et d'une vigilance accrue lorsqu'ils sont confrontés à des mineurs."
Dans un coin du parc qu'ils entretiennent au quotidien, quelques agents de Bruxelles-Environnement commentent la tragédie qui s'est jouée la veille, à 150 mètres de là. Ils n'ont pas été des témoins directs, mais ont entendu les sirènes. Quand ils sont arrivés, l'ambulance venait d'embarquer l'enfant. "Qu'ils arrêtent surtout de dire que c'est un accident, s'indigne Thierry*. Ça ne s'est pas passé sur l'avenue des Gloires Nationales ! Les deux policiers sont entrés dans le parc avec leur bagnole, là, au milieu. Ils ont foncé sur la pelouse derrière le gamin : c'est lui qui était visé." L'homme ne décolère pas. "J'ai un garçon du même âge. Il me dit encore tous les jours : 'Je t'aime papa !'". La voix de Thierry s'étrangle. "Mais on va où, là ?"
Jamais de contrôles dans ce parc
Un collègue appuie. "On n'a jamais vu aucun contrôle dans ce parc. De temps en temps, la police passe en voiture, mais il ne se passe rien", rapporte Jean-Marie*. Ce n'est pas faute d'alerter les autorités. "Ce parc est une poubelle à ciel ouvert : chaque jour, on ramasse l'équivalent de 40 sacs-poubelle de déchets que les gens jettent n'importe où. Il y a beaucoup de débris de verre : des bouteilles d'alcool cassées. Il y a de la drogue aussi. On fait des rapports à notre hiérarchie. Mais il ne se passe rien, répète le gardien du parc. Je me mets à la place d'un enfant de 12 ans qui grandit à Bruxelles, où il y a des fusillades chaque semaine et où les adultes font n'importe quoi. Si la police faisait son travail de prévention et réprimandait les incivilités, les gamins pourraient évoluer dans un environnement où il y a du respect. Ils réfléchiraient peut-être à deux fois avant de faire quelque chose d'interdit. S'ils voient que c'est l'anarchie totale, pourquoi est-ce qu'ils respecteraient les règles ?"
Jean-Marie ne décolère pas : "Il y a un non-sens au niveau des priorités de la police. Il y a d'immenses problèmes avec des trafiquants de drogue qui gangrènent Bruxelles, mais ils traquent les mômes en trottinette. Ce n'est pas un braqueur, ce n'est pas un criminel, c'est un gosse de onze ans qui a perdu la vie !"
Mardi, Fabian aurait dû passer la journée à Pairi Daiza avec sa classe de l'école Toots Thielemans à Molenbeek.
* Prénom d'emprunt.