Armand De Decker: "Yvan Mayeur se comporte comme un despote"
L'ancien président du Sénat estime que le MR de la Ville de Bruxelles devra "calmer les impulsions un peu inquiétantes" du bourgmestre de Bruxelles. Actuellement député bruxellois MR et bourgmestre d'Uccle, Armand De Decker évoque aussi les risques de l'actuelle stratégie du PS, ainsi que la communication de Bart De Wever et du gouvernement Michel. Armand De Decker est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
- Publié le 03-01-2015 à 10h40
- Mis à jour le 06-01-2015 à 11h41

L'ancien président du Sénat estime que le MR de la Ville de Bruxelles devra "calmer les impulsions un peu inquiétantes" du bourgmestre de Bruxelles. Actuellement député bruxellois MR et bourgmestre d'Uccle, Armand De Decker évoque aussi les risques de l'actuelle stratégie du PS, ainsi que la communication de Bart De Wever et du gouvernement Michel. Armand De Decker est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Le bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur (PS), a interdit au ministre de l'Intérieur, Jan Jambon (N-VA), de passer le réveillon de Noël avec les policiers de la capitale. Vous comprenez cette décision ?
Pas du tout ! C'est tout à fait irrespectueux des institutions et contre-productif pour sa police et pour le service rendu à la sécurité bruxelloise. C'est idiot en plus… Je trouve cette décision vraiment très dommageable.
Yvan Mayeur a participé à une vidéo mettant en scène un faux Theo Francken aux côtés d'une évocation d'Adolf Hitler. Peut-on parler de dérapage ?
Oui, bien sûr que c'est un dérapage ! Cela démontre dans quel état d'esprit se trouvent certains leaders socialistes, ou plutôt "mandataires" socialistes, car en l'occurrence "leader", c'est un grand mot. Ici, certains mandataires PS jouent au lieu de prendre leur fonction au sérieux. J'ai le regret de le dire, mais Yvan Mayeur a un comportement un peu irresponsable, tant dans sa manière de gérer la manifestation du 6 novembre avec son chef de corps que cette semaine avec le feu d'artifice. Cela ne va pas, car il considère son mandat comme un gadget pour faire parler de soi. Il se comporte un peu comme un despote qui oublie que la priorité d'un bourgmestre est de veiller à l'intérêt général et à la sécurité de tous ses concitoyens. Ces deux exemples démontrent qu'il est tout de même assez inquiétant.

Vous qualifiez le bourgmestre de Bruxelles de "despote", mais le MR est présent dans sa majorité. Dès lors, cette situation est-elle tenable ?
Au niveau communal, les coalitions ne sont pas toujours faciles, mais elles sont très stables. Je crois donc que celle-ci tiendra. Mais le MR local devra un peu calmer les impulsions d'Yvan Mayeur qui sont un peu inquiétantes et que je ne trouve pas très normales. Je me demande si à un certain moment la tutelle ne devra pas s'en mêler.
Voyez-vous dans les attaques du PS envers la N-VA une stratégie de diabolisation ?
Oui, c'est même une certitude. C'est d'ailleurs LA grande erreur du PS envers la N-VA. Le PS et le cdH ont diabolisé la N-VA avant les élections en oubliant même de rappeler qu'ils ont négocié avec les nationalistes pendant des mois après les élections de 2010. A l'époque, PS et cdH ont essayé de former un gouvernement avec la N-VA. Lors de la dernière campagne, ils les ont diabolisés au point de rendre tout gouvernement en leur présence impossible avec la N-VA. Ils ont joué ensemble à la roulette russe et ils ont perdu leur pari. Depuis, ils sont déconfits et consternés d'être en dehors du gouvernement fédéral. Pour le PS, cela n'était plus arrivé depuis 25 ans. Les socialistes en ont même perdu l'habitude de l'alternance, soit le principe fondateur de notre démocratie. Ce sera d'autant plus difficile pour eux que, je pense, ce gouvernement tiendra longtemps. On ne pouvait pas continuer avec les demi-mesures du PS sans risquer de voir le système des pensions crasher et sans devoir commencer à couper dans le système de la sécurité sociale. C'est ce gouvernement-ci qui permet de préserver la sécurité sociale qui était menacée par la gestion socialiste, soit dépenser plus, créer un endettement dingue et rendre les frais de l'économie insupportables.
Après les élections, vous aviez prédit que ce serait extrêmement compliqué pour le MR s'il devait se retrouver en tant que seul parti francophone avec la N-VA au fédéral. Après trois mois d'exercice, estimez-vous que c'est encore pire qu'attendu ?
Non, pas vraiment pire. Ce qui a été surprenant au début, c'est l'angle d'attaque choisi par le PS : le fait de s'en prendre aux liens des parents et grands-parents des mandataires d'aujourd'hui. Je trouvais un peu surprenant ce retour à l'époque de la collaboration, alors même que Di Rupo avait relancé le débat sur l'amnistie pour les collaborateurs lorsqu'il était lui-même Premier ministre. Je suis convaincu que ce gouvernement tiendra, sauf si la N-VA remet le communautaire sur la table. Je crois qu'elle ne le fera pas, mais le PS tentera de provoquer la N-VA sur ce terrain, ce qui pourrait avoir des conséquences dangereuses. J'espère que la N-VA aura la maturité de résister. Rappelons aussi que ce gouvernement, qui n'a ni la majorité parlementaire des deux tiers ni une majorité francophone, a l'avantage de ne pas pouvoir faire une nouvelle grande réforme de l'Etat. Il faut bien réaliser qu'une telle réforme serait donc matériellement et mathématiquement impossible avec le gouvernement actuel. Alors qu'une coalition en présence du PS et de la N-VA aurait – à mon avis – abouti à une réforme et un dépeçage de la Belgique. En réalité, notre coalition nous préserve d'une accélération du séparatisme qui aurait eu lieu avec un axe PS-N-VA dont il faut toujours se méfier.
Le gouvernement se voit reprocher l'injustice des mesures "qui frappent davantage les bas revenus". Jugez-vous que les hauts revenus sont épargnés ?
C'est de l'imagerie politique. Les mesures qui se prennent sont les bonnes. Il est étonnant de voir les syndicats, manipulés par les partis politiques -surtout le PS avec la FGTB-, critiquer fondamentalement les mesures qui vont se prendre. Une bonne part de ces mesures ont été décidées sous le gouvernement Di Rupo, notamment la suppression de l'allocation d'insertion. Il faut aussi mesurer que les syndicats n'ont pas la légitimité pour défendre ou imposer leur programme. Seul un gouvernement soutenu par une majorité parlementaire a cette légitimité.
Les ministres fédéraux n'ont-ils pas manqué de pédagogie, en n'expliquant pas assez le but des réformes ?
Oui, Charles Michel le dit : depuis l'installation du gouvernement, il y a deux mois, ils ont beaucoup travaillé, ont été mis sous une pression très forte et n'ont pas eu le temps de communiquer suffisamment globalement. Certains ministres ont communiqué dans leur domaine mais Charles Michel a la volonté de mettre en place une communication globale beaucoup plus coordonnée, avec davantage de rigueur, de pédagogie. Remarquez aussi que ce gouvernement se compose de beaucoup de mandataires qui sont ministres pour la première fois. Mais, sous la pression de la responsabilité, on apprend très vite en politique. D'ici à quelques semaines, cela ira beaucoup mieux.
Par son positionnement, le CD&V a essuyé les critiques de Bart De Wever et Karel De Gucht. Le CD&V penche-t-il trop à gauche ?
Non, je ne le pense pas. Le CD&V a toujours eu une aile plus libérale et une plus à gauche...
Le MR se reconnaît-il le davantage dans le CD&V que dans l'Open VLD aujourd'hui ?
Non, je suis un libéral fondamental, le VLD l'est aussi. Malheureusement, il a laissé, ces dernières années, le champ libre à la N-VA pour récupérer une grande partie du discours socio-économique, qui ne s'est pas privée de le lui piquer. Je fais confiance à Gwendolyn Rutten (NdlR : la présidente de l'Open VLD) pour rétablir cela. Je suis optimiste parce que les VLD sont jeunes et volontaires.
Finalement, ce positionnement du CD&V n'arrange-t-il pas le MR, qui voit ainsi le gouvernement ne pas mettre la barre à droite toute ?
Oui, mais nous n'avons jamais eu l'intention de mettre la barre à droite toute ! Le MR est un parti de centre qui a un très grand sens des responsabilités sociales et qui a comme raison d'être dans ce gouvernement de sauver la sécurité sociale et les pensions et de rétablir l'emploi en relançant la compétitivité. Il existe évidemment des sujets et domaines plus sensibles sur le plan idéologique – comme l'immigration ou l'asile – dans lesquels Theo Francken va prendre des mesures... Mais dans ces domaines, il faudra faire preuve de courage. Autrement, ce sont des millions d'habitants de pays en grande difficulté qui vont passer la Méditerranée. Comme le disait le socialiste Michel Rocard, nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. L'Europe en prend largement sa part.

Les interventions de Bart De Wever agacent certains membres du gouvernement. Estimez-vous aussi qu'il intervient trop souvent ?
Bart De Wever est un personnage qui ne vit que par la communication et que pour ça. Il n'a pas du tout la vocation d'un gestionnaire mais celle d'un communicateur. C'est un politique pur qui aime le débat d'idées, qui aime provoquer mais toujours de manière intéressante. Il devrait faire preuve d'un peu de modestie depuis sa mairie d'Anvers par rapport à la gestion du gouvernement mais je crois que tout cela va trouver sa juste place à partir du moment où les grandes mesures du gouvernement vont sortir et être expliquées en détails.
Le fait que Liesbeth Homans (N-VA), ministre flamande des Affaires intérieures, recale la nomination de Damien Thiéry (MR) comme bourgmestre de Linkebeek, cela ne risque pas de susciter des tensions entre le MR et la N-VA ?
Oui, c'est une erreur de la N-VA, d'autant que Damien Thiéry est un bon bilingue. Nous savons bien que dans cette matière des convocations électorales dans les communes à facilités, il y a la loi d'un côté et le décret de l'autre. C'est à la Cour constitutionnelle à prendre ses responsabilités plus clairement.
Entretien: Jonas Legge & Dorian de Meeûs