"Paul Magnette a tout à coup changé de ton vis-à-vis de la N-VA"
Chaque mercredi, pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du Nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale. Ce 24 janvier, c'est Rik Van Cauwelaert qui se prête à l'exercice.

- Publié le 24-01-2024 à 13h56
- Mis à jour le 02-02-2024 à 21h47

Depuis le début de l'année 2024, les différentes formations politiques réunissent leurs troupes pour leur traditionnelle tournée des voeux. L'occasion pour les présidents de parti de se positionner dans la campagne qui bat son plein. Paul Magnette (PS) et Bart De Wever (N-VA) ont d'ailleurs tous les deux fait savoir lors de leur discours devant un parterre de partisans prêts à faire la fête qu'ils étaient candidats au poste de Premier ministre. L'un comme l'autre n'ont pas manqué de s'égratigner au passage. Mais finalement ne pourraient-ils pas à terme être amenés à collaborer ? Dans le cadre de son rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre a interrogé Rik Van Cauwelaert, éditorialiste et chroniqueur politique. Celui qui a longtemps dirigé le magazine "Knack" analyse les temps forts politiques de ces derniers jours. Entretien.
Paul Magnette se dit candidat Premier ministre mais, dans une récente interview, il a estimé que le 16 rue de la Loi devait revenir à un Flamand. Que faut-il en penser ?
On compte déjà tellement de candidats au poste de Premier ministre. De Croo ne dirait pas non à rempiler, De Wever a dit clairement qu'il était candidat... Ce sont les premières manœuvres de la campagne électorale.
Serait-ce bien vu au Nord du pays que Paul Magnette dirige le futur gouvernement ?
Cela inquiète. Les Flamands ont vu la note que Paul Magnette porte concernant les communes et les villes wallonnes. Le président socialiste réclame encore plus d'argent au fédéral. Mais vu l'état des finances publiques, il n'y a pas beaucoup de marge de manœuvre. Ce sont des promesses en l'air et, du côté flamand, on s'en rend compte. Vu l'état budgétaire de la Wallonie et de Bruxelles, la possible présence d'un socialiste à la tête du gouvernement préoccupe le nord du pays. Une révision de la loi spéciale de financement sera inévitable.
Malgré les positionnements électoraux, PS et N-VA vont-ils être contraints de former ensemble un gouvernement ?
Paul Magnette a tout à coup changé de ton vis-à-vis de la N-VA dernièrement : il est légèrement moins agressif. On l'a vu lors de son passage sur le plateau de la VRT. Cinq mois nous séparent encore des élections, beaucoup de choses peuvent se passer. Mais PS et N-VA seront contraints de se retrouver à la fin. Il faut qu'il y ait une réforme de l'Etat et une réforme de la fiscalité. Inévitablement, les deux plus grands partis, en dehors du Vlaams Belang qui sera écarté par les socialistes, doivent s'allier. Il ne faut pas oublier que le PS et la N-VA étaient très proches d'un pré-accord pour gouverner ensemble en 2019. Subitement, Bouchez et Ecolo sont intervenus avec leur lettre ouverte dans laquelle ils disaient ne pas vouloir gouverner avec les nationalistes flamands. Leur manoeuvre a fait tomber tous les plans du PS à l'eau. Un an après la création du gouvernement De Croo, des socialistes dont je tairai le nom m'ont dit qu'avec la N-VA, au moins, ça aurait eu de la gueule. Ils regrettaient qu'il n'y ait pas eu de gouvernement avec le parti de Bart De Wever.
Ca a raté en 2019, mais vous pensez qu'en 2024 l'accord PS-N-VA pourrait se concrétiser ?
Le PS et la N-VA vont devoir y arriver. J'espère d'ailleurs qu'ils sont déjà en train de se parler. A l'époque de Jean-Luc Dehaene, on discutait avant le scrutin, on prévoyait ce qui pouvait se passer. Au moins, il y avait un contact.
De telles discussions pourraient-elles déjà être en cours entre le PS et la N-VA ?
Je n'ai pas l'impression, malheureusement. En tous les cas, si contact il y a, il ne doit pas être très chaleureux...
Melissa Depraetere a plutôt semblé faire l'unanimité lors des vœux de Vooruit. Est-elle en train de faire oublier Conner Rousseau ?
Vooruit n'a pas le choix. Ramener Conner Rousseau dans la campagne serait assez hasardeux. Le Vlaams Belang n'a qu'à citer ce qu'a dit l'ancien président des socialistes flamands lors de sa soirée alcoolisée ou ses propos sur Molenbeek pour faire tomber toute la stratégie de Vooruit qui veut s'illustrer comme le dernier rempart contre l'extrême droite. Conner Rousseau ne pourrait pas apporter grand-chose à la campagne. Mme Depraetere tient donc les rênes. Elle gagne en confiance dans le parti. Naturellement, certains anciens ont encore des doutes, car elle est très jeune. C'est une débutante, elle n'a pas fait ses armes en cabinet. Mais c'était le cas également de Conner Rousseau. Melissa Depraetere s'y est bien pris. Si Vooruit parvient à se maintenir autour des 13%, les membres du parti signent tout de suite.
On sait tout de même que Conner Rousseau a joué dans la forte croissance du parti dans les sondages. La nouvelle présidente est-elle capable de décrocher un aussi bon score aux élections sans lui ?
C'est vrai que Conner Rousseau a largement contribué au succès de Vooruit, mais on a vu que le parti a très vite perdu des plumes quand les révélations à son sujet ont éclaté. On dit souvent que Rousseau a fait de grandes réformes, mais j'attends encore qu'on m'explique lesquelles. Il a surtout joué sur les réseaux sociaux. Mais politiquement parlant, heureusement qu'il y avait Frank Vandenbroucke qui a réussi à maintenir le cap.
Freya Vanden Bossche a tout de même estimé qu'il serait bête de se priver d'un Conner Rousseau pour le scrutin de juin 2024...
De ce que j'ai entendu en interne, elle n'a pas été très suivie. Beaucoup de socialistes flamands veulent que Rousseau prenne un congé sabbatique et qu'il se fasse un peu oublier. Comme l'avait fait Frank Vandenbroucke lorsqu'il avait été accusé d'avoir donné l'ordre de brûler de l'argent en 1995. Il était allé se faire oublier un petit temps en Angleterre. Il est revenu ensuite petit à petit.
Pour Frank Vandenbroucke, ça a plutôt bien réussi...
Oui ! Et je pense que Conner Rousseau ferait bien de l'imiter.
Kristof Calvo a fait savoir qu'il rejoignait la liste d'Ecolo dans le Hainaut. Est-ce un choix malin?
Il essaie de ne pas se faire oublier. Lui-même avait dit qu'il mettrait fin à sa carrière politique. A présent, il fait ce numéro. Ce n'est même pas original. Le premier élu socialiste en Flandre, Edouard Ansseele, a été se faire élire à Liège. Comme il y a des difficultés pour trouver des gens à mettre sur les listes, les écologistes sont contents de l'avoir, mais je ne vois pas l'intérêt. Calvo est à la dernière place de la liste. J'ai des doutes sur le fait que cela va réanimer le dialogue entre les deux grandes communautés. C'est un petit numéro personnel.
Il le dit lui-même que, dans le Hainaut, c'est "le choc des Titans". A-t-il une chance ?
Non. Je crois que chez Ecolo, ils seront déjà bien contents de se maintenir où ils étaient. Quand on voit l'état des lieux chez Groen, c'est délabré. Ils seront sous le seuil de 5% s'ils ne font pas attention. Est-ce que Calvo va apporter quelque chose en Wallonie ? Je ne pense pas. Que représente-t-il pour le grand public ? Je n'imagine pas les gens à La Louvière ou à Tournai se réjouir de voir Monsieur Calvo rejoindre les listes (rires).
Julie Taton, Michel Claise... les partis multiplient les lapins blancs. Ces personnalités médiatiques sont-elles toujours des atouts ?
Je ne crois pas beaucoup à ces manœuvres. Faire du bon travail au niveau du parlement ou du gouvernement, c'est ce qui fait élire quelqu'un. Une célébrité peut faire un bon score, mais ce n'est pas toujours le cas. Cela dit je pense que si Stromae rejoignait une liste MR, il aurait sans doute beaucoup de voix. Mais qu'est-ce que ça apporte finalement à l'enjeu politique ? C'est ça la vraie question. Mais je comprends l'intérêt des partis. Il ne faut pas oublier que le bulletin de vote met en marche une véritable pompe à argent pour les partis. Je m'étonne toujours que, du côté francophone, on en parle si peu. 80 millions d'euros sont distribués chaque année aux formations politiques. Je trouve ça scandaleux. On peut comprendre que les partis ont donc envie d'avoir des attrape-voix. Mais, finalement, ce n'est pas Madame Taton qui va prendre les grandes décisions. Ni M. Calvo d'ailleurs...