"Une campagne identitaire prend place à Bruxelles et un parti tire clairement son épingle du jeu"
Chaque mercredi, pour la série "Regard de Flandre", La Libre donne la parole à un observateur du Nord du pays pour décoder les temps forts de la campagne électorale. Ce 27 mars, c'est Ivan De Vadder qui se prête à l'exercice.

- Publié le 27-03-2024 à 18h02
- Mis à jour le 02-04-2024 à 21h32

La N-VA connait quelques difficultés. En perte de vitesse dans les derniers sondages, le parti de Bart De Wever tente coûte que coûte de lutter contre son adversaire d'extrême droite, le Vlaams Belang. Mais les nationalistes flamands peuvent-ils encore rivaliser avec la formation de Tom Van Grieken, donnée largement vainqueur en Flandre ? Dans le cadre de son rendez-vous "Regard de Flandre", La Libre a interrogé le journaliste de la VRT Ivan De Vadder. Le fin observateur de la politique belge analyse les grandes tendances des derniers sondages, décortique la stratégie des partis et constate qu'à Bruxelles, la campagne prend un tournant identitaire...
Le PTB considère qu'il faut désormais taxer à 2 % les personnes qui disposent d'un patrimoine d'au moins 5 millions d'euros et non plus d'un million. Ecolo et le PS vont même plus loin que le parti de Raoul Hedebouw. L'extrême gauche essaie-t-elle d'adoucir son discours à l'approche des élections ?
Oui, mais c'est avant tout une question de perception. Si l'on y regarde plus près, je ne suis pas sûr que le résultat final soit différent. Il faudrait faire les calculs en fonction de chaque proposition de parti. Le PTB a expliqué qu'il changeait sa position pour suivre l'inflation et s'adapter aux inégalités qui ont augmenté depuis la crise Covid. Il y a plus de millionnaires et même de milliardaires en Belgique. Mais il est clair que, d'un point de vue de perception, on a l'impression que le PTB est actuellement le parti de gauche le plus souple à l'égard des super riches. C'est un peu bizarre.
Que faut-il penser de la démarche des écologistes et des socialistes vis-à-vis de la taxe des millionnaires, qui est quand même historiquement une mesure phare de l'extrême gauche ?
Tout le monde à gauche se met sur la même idée. Or, cela pose un problème du point de vue flamand. Certains partis de droite du nord du pays ont l'impression que la gauche veut taxer les Flamands, qui comptent le plus grand nombre de riches du pays. Ils estiment que c'est surtout le nord du pays qui va payer une taxe pour permettre aux moins riches, qui sont plus nombreux du côté wallon, de poursuivre leur train de vie actuel. Et ce ne serait pas une première, selon eux.
Cette campagne n'est-elle pas en train de creuser le fossé qui existe entre le Nord et le Sud du pays ?
On vit dans "deux pays différents". Avec une opinion publique et une offre de partis tout à fait différentes. Du côté francophone, le spectre politique se situe surtout à gauche, tandis que, du côté néerlandophone, l'offre est plus élargie avec une aile assez prononcée à droite. C'est donc tout à fait logique qu'un débat comme celui sur la taxe des millionnaires vive surtout au sud du pays, puisque les formations flamandes de gauche pèsent moins.
Si l'on compare les deux débats des présidents de parti, la différence entre les deux campagnes est frappante. Du côté francophone, on n'a pas parlé du budget, mais plutôt de comment augmenter les allocations, le salaire minimum, etc. Personne ne s'est posé la question de comment on allait financer ces mesures. Du côté flamand, on se demande plutôt qui paiera le déficit dans le budget. On parle d'austérité, de faire des économies, etc.
Cela illustre-t-il - encore une fois - à quel point il sera compliqué pour les partis francophones et flamands de s'entendre pour former une coalition à l'issue du scrutin ?
Evidemment. C'est sur ce constat que se base la N-VA pour dire qu'il est devenu impossible de former encore un gouvernement. Les nationalistes proposent donc de conclure l'accord historique avec le PS, pour réformer le pays.
Un accord entre la N-VA et le PS est-il encore possible, malgré le tournant à gauche qu'a pris le Parti socialiste dans sa campagne ?
Ce n'est pas un accord pour gouverner, mais plutôt pour se séparer. Les nationalistes se moquent de voir que le PS vire à gauche. Par contre, il y a un problème du côté des chiffres. La N-VA est en train de se retrouver en dessous du seuil de 20% en Flandre. Le PS flirte avec les 21% dans le dernier sondage. Les deux formations politiques ont le même problème: elles étaient dans le passé le parti dominant de leur côté du pays et, maintenant, il y en a d'autres. Même s'ils se mettent ensemble, ce ne sera jamais assez pour faire un accord. Il faudra trouver un tas d'autres partis. Est-ce que tout le monde va accepter d'abord de gouverner, puis de faire un accord historique pour se séparer ? Selon moi, en ce moment, c'est très difficile, si pas impossible.
D'où vient cette méforme du PS dans les sondages ?
En ce qui concerne Bruxelles, ce qu'il se passe à l'étranger est pour la première fois en train d'influencer les élections. Je pense plus particulièrement au conflit à Gaza. On est donc en train de faire une campagne identitaire à Bruxelles. Et un parti, qui a misé sur le côté anti-Israël et sur le soutien à la Palestine, est en train de tirer son épingle du jeu : le PTB. Mais le MR se rebelle, comme on le voit de sondage en sondage, donc il faut apporter quelques nuances à cette analyse.
Les socialistes flamands sont également en recul, selon les derniers chiffres. Est-ce lié uniquement au départ de Conner Rousseau ?
Oui. Conner Rousseau avait du charisme et donnait de l'espoir à l'électeur. Comme Guy Verhoofstad ou Yves Leterme à leur époque, ou encore Bart De Wever plus récemment. Les gens se disaient qu'avec lui, tout pouvait changer. Le fait de l'avoir perdu et ses propos racistes qui l'ont poussé à la démission ont joué un rôle très important dans les résultats actuels de Vooruit. La perte est très prononcée.
Et Conner Rousseau ne donne pas l'impression de vouloir revenir sur la scène politique...
C'est la question à un million. Est-ce qu'il va revenir ou non ? Et, surtout, est-ce que ce serait positif pour le parti ? Si Conner Rousseau revient, tous les journalistes vont l'interroger. Il sera présent dans tous les médias. Mais pas pour parler du socialisme, mais plutôt de ce qu'il a fait. En plus, Vooruit essaie d'installer sa nouvelle présidente, Melissa Depraetere, donc ramener Conner Rousseau dédoublerait l'attention avec deux messages tout à fait différents. Je ne sais pas si c'est la bonne solution pour eux. Je crains que ce soit perdu pour Vooruit.
La N-VA se fait distancier par le Vlaams Belang. Le parti est-il en train de perdre de sa splendeur en Flandre ?
Oui, mais cela fait des années que la N-VA perd du poids, de l'allure et la possibilité de peser politiquement. Ça se remarque peut-être moins du côté francophone mais, au nord du pays, on voit très bien ce qui est en train de se passer avec le parti de Bart De Wever. Aux élections de 2019, la N-VA était le premier parti de Flandre. Mais dès le premier sondage après 2019, le Vlaams Belang a pris la tête dans les intentions de vote. Depuis ce moment-là, le parti de Tom Van Grieken n'a pas cédé la première place.
Pourtant, le président de la N-VA Bart De Wever reste très apprécié en Flandre...
Mais c'est la différence entre un parti et un homme politique. Bart De Wever est dominant. C'est dans sa personnalité. Il peut mener un débat comme personne d'autre. Mais ça ne veut pas dire que tout le monde vote pour son parti.
La stratégie de Bart De Wever, qui a porté le parti au sommet, est-elle en train de s'essouffler ? A-t-il commis une erreur en n'oeuvrant pas suffisamment à sa succession ?
Oui, mais d'un autre côté, tout le monde dit qu'il est indispensable. S'il n'était pas là, le parti serait déjà scindé, avant même le pays. C'est lui qui unit les différentes fractions au sein de la N-VA. Donc, oui, il a commis une erreur, puisqu'il aurait dû se trouver un successeur. Mais, d'un autre côté, qui pouvait occuper ce rôle ? De Wever a tiré la conclusion qu'il était indispensable pour le parti et qu'il était mieux pour la N-VA qu'il reste. C'est un peu la quadrature du cercle.
En tentant de s'imposer en Wallonie, le parti de Bart De Wever ne s'éparpille-t-il pas trop ?
Son objectif est de casser la Vivaldi. Or, s'il peut prendre quelques voix au MR, son but est réussi puisque les libéraux font partie de la Vivaldi. Et puis, si son objectif est d'embêter le président du MR, son coup est réussi vu la réaction de Georges-Louis Bouchez.

Les révélations concernant Filip Dewinter, personnalité phare du Vlaams Belang, sont-elles à même d'affaiblir le parti qui est largement en tête jusqu'à présent ?
Non. Pour l'électeur du Vlaams Belang, ça ne change rien. C'est un combat politique, des élites, des médias... Le Vlaams Belang est un parti qui aime les attaques. Ça les place dans la position de victime d'une certaine élite. Les révélations sur Dewinter pourraient toutefois avoir un impact au sein du parti. Tom Van Grieken est un président très prudent. Il a sa stratégie et essaie d'aller de l'avant. Il essaie d'écarter les gens qui ne sont pas utiles pour arriver à ses fins. Mais petit à petit. On l'a vu avec Dries Van Langengove, Steven Creyelman et Frank Creyelman. C'est ce qui arrivera probablement à Filip Dewinter. Mais il ne faut pas oublier que l'homme pèse toujours 100.000 voix à Anvers. Ce n'est pas facile pour Tom Van Grieken de se séparer soudainement de quelqu'un qui lui rapporte quand même beaucoup de votes.
Le bond des Engagés qui passent de 10,7 % en 2019 à 16,8 % des intentions de vote en Wallonie est frappant. Comment expliquer un tel regain d'intérêt pour ce parti qu'on annonçait presque mort ?
Depuis l'opposition, le parti a renouvelé non seulement son message, mais aussi son équipage. Maxime Prévot a donné de nouveaux accents au parti, lui a trouvé de nouvelles personnalités qui viennent surtout de la société civile. Cela a l'air de plaire à l'électeur. Et peut-être qu'après tout ce qu'on a vécu avec la Vivaldi, on apprécie quelqu'un qui ne fait pas trop de bruit avec une politique assez calme, voire ennuyeuse. On voit les mêmes éléments du côté néerlandophone avec le CD&V, même si ce n'est clairement pas le même succès.