À Bruxelles, les conséquences de plus en plus graves de 15 mois de blocage: "Ceux qui en paient les prix, ce ne sont pas les politiques, mais nous..."
ASBL qui licencient, budget rouge vif, chantiers d'ampleur à l'arrêt, administration en roue libre… L'incapacité des partis à former un gouvernement bruxellois a une influence néfaste dans de nombreux domaines.

- Publié le 11-09-2025 à 06h42
- Mis à jour le 11-09-2025 à 13h51

La Région bruxelloise est bien partie pour battre le record (541 jours) de la plus longue période sans gouvernement. La "performance" sera battue le 2 décembre… Frédéric De Gucht (Open VLD) a pris la main ce mercredi, en invitant les autres partis à table. Mais l'enthousiasme des autres partis est modéré…
Le gouvernement en affaires courantes, de son côté, est dans l'incapacité de prendre des initiatives qui pourraient modifier le budget, ou la législation, et il ne peut pas mener de nouvelles politiques.
Comme dans une maison que ses propriétaires n'entretiennent plus, les conséquences de ce blocage ont d'abord été discrètes, puis de plus en plus visibles à mesure que les fissures s'agrandissent. Avec un risque, si rien n'est fait, d'effondrement…
"Ce qui est vache dans cette histoire, c'est que ce ne sont pas les politiques qui en paient le prix. Ce sont les citoyens, c'est nous", glisse Céline Lejeune, directrice du Réseau Entreprendre, qui accompagne et finance les entrepreneurs dans la création et le développement de leurs entreprises.
En l'absence de budget 2026, de nombreuses ASBL subventionnées (788 à Bruxelles selon Frédéric De Gucht, Open VLD) et plusieurs secteurs activités ne savent pas à quelle sauce ils vont être mangés, ni même s'ils vont conserver leur subvention.
"Nous avons licencié trois personnes"
L'écosystème qui accompagne les entreprises bruxelloises souffre particulièrement. "Sans gouvernement, il y a une rupture dans l'octroi de nos subsides régionaux. Pour 2025, nous n'avons reçu que 35 % de notre enveloppe. Et pour 2026, nous n'avons aucune vue. Pour une petite structure comme la nôtre, cela représente un gros problème de trésorerie. Nous avons déjà dû nous séparer de trois personnes, sur huit, souligne Céline Lejeune, directrice du Réseau Entreprendre. L'absence de gouvernement nous touche également dans notre soutien à l'entrepreneuriat. Avec notre réseau, on soutient 350 lauréats et membres, des jeunes boîtes sélectionnées pour recevoir un accompagnement de pair à pair, avec 200 membres qui les accompagnent. Sans cap, ni vision, beaucoup de projets ne parviennent pas à se lancer ou sont retardés. "
D'autres secteurs souffrent, comme celui du logement. "Nous avions un projet dans un Plan d'aménagement directeur (PAD Heyvaert, à Molenbeek). Un promoteur était d'accord de développer du logement, pour pas cher. Mais nous avions besoin d'un accord du gouvernement. Or, l'exécutif bruxellois a estimé ne pas être en mesure de prendre de décision. Cela fait un an qu'on attend : nous risquons de perdre une belle opportunité", regrette Thibault Leroy, coordinateur du CLTB (Community Land Trust Bruxelles), une organisation financée pour moitié par la Région qui développe du logement et le vend à prix abordable à des personnes à revenus réduits.
Le CLTB a également dû se séparer d'une partie de ses effectifs, et réduire le temps de travail de certains collaborateurs, en raison de la réduction globale des subsides facultatifs de 15 %, décidée par le gouvernement Vervoort.
Les ASBL interrogées réclament toutes la mise en place d'un gouvernement bruxellois. La demande pourrait toutefois avoir un effet paradoxal : le prochain exécutif bruxellois risque fort, non pas d'augmenter les moyens, mais de les diminuer…
"Si on nous définance par choix politique assumé, on pourrait l'accepter. Mais ici c'est un choix par défaut…", assure Thibault Leroy, du CLTB.
Des chantiers d'ampleur à l'arrêt
Sans cap politique, des décisions stratégiques ne sont pas prises. Le projet de Métro 3 est au frigo.
La rénovation des tunnels Loi et Belliard, censée débuter en 2021, a par ailleurs été reportée, sans aucun échéancier.
Toujours dans le centre de la capitale, les chantiers des souterrains Bailli et Vleurgat, désormais réduits à une bande, sont également en sommeil profond.
Pointons aussi un dossier stratégique pour les navetteurs : celui du Viaduc Herrmann Debroux, censé être détruit en 2027 ou 2028. "Mais ce dossier, qui est un projet important, est aussi en stand-by, de même que la requalification de l'Avenue Louise, souligne Camille Thiry, porte-parole de Bruxelles Mobilité. Il y a aussi le chantier de l'Avenue Charles-Quint, pour lequel le permis a été octroyé ce week-end. Les moyens budgétaires actuels ne suffiront pas et des arbitrages devront avoir lieu en termes de priorités. Car on ne peut pas mener tous les chantiers de front."
La concession Villo s'arrête en 2026
Le cas de Villo, le système bruxellois de vélos partagés en libre-service, commence également à susciter de l'inquiétude, alors qu'un appel d'offres doit être lancé pour préparer le nouveau système. "La concession de Villo (avec JCDecaux) court jusqu'à septembre 2026. Ce serait donc bien d'avoir un gouvernement prochainement pour pouvoir se prononcer sur des dossiers comme celui-ci….", indique la porte-parole d'Elke Van den Brandt.
"Tout le monde se tourne les pouces"
Les administrations bruxelloises se trouvent également fragilisées par la crise politique. Un moratoire sur l'engagement de personnel dans l'administration et les Organismes d'intérêt public (OIP) a été décrété. Cela pose notamment un problème au niveau de la direction de ces structures. Plusieurs désignations à des fonctions dirigeantes sont bloquées, en l'attente d'un nouveau gouvernement. "Cela concerne Bruxelles Environnement, la SLRB, Bruxelles Propreté, Actiris, etc., pointe Bernard Clerfayt (Défi), ministre bruxellois des Pouvoirs locaux. Ces blocages sont à la longue très, très pénalisants pour le fonctionnement des administrations concernées !"
"Nous sommes quatre dans mon équipe, et tout le monde se tourne les pouces. Il y a un budget mais les projets sont à l'arrêt"
Ce manque de cap politique paralyse par ailleurs l'action de certaines administrations, qui fonctionnent, elles aussi, en affaires courantes et ne sont "pas chargées de nouvelles missions", comme le confirme le porte-parole de Sven Gatz (Open VLD), ministre de la Fonction publique.
"Je n'ai plus rien à faire depuis le mois de février, pointe un consultant externe, qui travaille pour une institution bruxelloise bien connue. Nous sommes quatre dans mon équipe, et tout le monde se tourne les pouces. Il y a un budget mais les projets sont à l'arrêt, au frigo. La situation est très compliquée à vivre. En raison du manque de prévisibilité, on travaille sous des contrats d'un mois, renouvelables. Les budgets sont utilisés, même s'il n'y a plus de projet, car si ne les moyens alloués ne sont pas dépensés, les budgets risquent d'être diminués l'année suivante. L'opinion publique doit se rendre compte de cette mascarade…"