Coulisses d'une soirée avec Bart De Wever
Une chronique de Dorian de Meeûs.

- Publié le 06-12-2025 à 07h01
Le 11 avril 2025, et comme chaque printemps lors d'un déjeuner amical, le président des Grandes Conférences Catholiques me dévoile la future programmation. Un nom me saute aux yeux : Bart De Wever. Pour un public ancré "proche du Trône et de l'autel", comme le glissera malicieusement Emmanuel Cornu dans son introduction, c'est un mini-séisme. Jamais un nationaliste flamand n'avait été invité à cette tribune. Stupeur et tremblements. Ou plutôt, stomheid en beven.
Mieux encore, BDW a déjà accepté l'invitation, alors qu'il s'aventure si peu dans les conférences francophones. C'est une première, il ne s'est jamais exprimé aussi longuement en français devant des milliers de personnes. Non qu'il manque de maîtrise du français, mais, perfectionniste, il craint surtout la petite faute, l'imperfection. Celle que personne n'entendra ni ne retiendra, sauf lui.
Immédiatement, une évidence s'impose à moi : pas question d'un discours rédigé par son cabinet. Si BDW doit venir, ce sera en dialogue, pour révéler l'orateur que la Flandre connaît : sarcastique, précis, redoutable. Va-t-on enfin pouvoir présenter cette face du personnage aux francophones ? Mon bilinguisme pouvant servir à le convaincre, je me porte candidat pour cet échange à bâtons rompus. Le Seize donne son feu vert.
Bart De Wever souhaite annuler sa venue
Mais le gouvernement s'embourbe. Les mois politiques se traînent. Même l'accord budgétaire peine à aboutir en octobre. Le Premier menace de démissionner, passe par la case "Palais royal". Et soudain, un appel : BDW veut annuler tous ses engagements, notre Grande conférence comprise. Sans accord bouclé, c'est trop risqué, trop politique, trop exposé médiatiquement. Avant lui, seul Yves Leterme avait fait faux bond. Triste Panthéon des défections. Finalement, il décide de maintenir sa conférence "sauf si les négociations l'en empêchent".
Une semaine plus tard, mon téléphone crie dans la nuit, c'est le Seize : l'encre de l'accord de l'Arizona sèche. La coalition est sauvée… la soirée aussi !
Le jour venu, au Bozar, BDW signe quelques biographies à son arrivée, visiblement concentré, voire tendu. La sonnerie retentit dans le hall. "En allemand, je serais tellement plus à l'aise…", me confie-t-il juste avant d'entrer sur scène. N'y pensez même pas… La porte s'ouvre. Applaudissements bienveillants.
Des imitations d'Elio Di Rupo
2 500 francophones l'attendent. Tous ne sont pas acquis à sa cause. La soirée se déploie en triptyque : une présentation ; une master class budgétaire illustrée de graphiques inquiétants – "Que de bonnes nouvelles ce soir !", ironise-t-il ; puis un dialogue où il assume sa radicalité flamande, ses relations apaisées avec le Roi, son modèle confédéraliste ou son incompréhension de la crise bruxelloise. Ceux qui l'imaginent encore en transporteur de fonds flamands vers la Wallonie sur un parking de Strépy-Thieu doivent revoir leur copie : l'homme a évolué sans aucunement renier son ADN. De Jules César à Marc Aurèle. De la provocation communautaire au dialogue combatif. De la révolution séparatiste à l'évolution confédérale. Il ne cache rien de ses intentions confédérales mais emporte l'enthousiasme de la salle grâce à un humour pince-sans-rire et… des imitations d'Elio Di Rupo…
Malgré l'actualité brûlante autour des avoirs russes gelés, le Premier ministre n'avait pas l'intention de s'épancher sur le sujet. Mais il finira pourtant par rompre sa réserve, preuve que ce dossier explosif le préoccupe au plus haut point. Son plaidoyer d'une franchise peu diplomatique fera rapidement le tour des capitales... Il sera d'abord disséqué, puis recyclé en fake news à des fins de propagande.
"Un fait politique"
Une dernière question – sur son aptitude au bonheur – surprend une partie du public. Mais elle le fait sourire, car lui sait, qu'il en parle souvent en Flandre, avec une autodérision rare en politique. "Je ne recherche pas le bonheur au Seize. Et puis, vous avez déjà vu de Gaulle éclater de rire vous ?" La salle rit, applaudit, finit en partie debout. "Vous êtes pires qu'à la N-VA !", lâche-t-il, étonné. "Merci de m'avoir invité!" Le journaliste politique Ivan De Vadder (VRT) voit dans cette ovation francophone "un fait politique".
Dès le retour dans le petit salon, ses épaules se relâchent. Mais, à nouveau, il ne partage aucun sentiment. Il prévoit de rester une dizaine de minutes à la réception qui l'attend. Il y passera près de deux heures, accaparé notamment par quatre ambassadeurs de pays voisins, profitant de l'aubaine de voir notre Premier ministre en tête-à-tête, impatients de faire avancer leurs pions en pleines négociations sur le gel des avoirs russes.
En quittant Bozar, parmi les derniers, toujours stoïque, il ne semble pas sensible au succès de la soirée. Dans la voiture, juste une inquiétude : "Vous avez des nouvelles de Maximus ?" Son chat resté au Seize, le seul sujet où l'homme laisse filtrer ce soir, sans le vouloir, un fragment de vulnérabilité.