Hôtels et restaurants interdits aux enfants, casques réducteurs de bruit, zones de silence… : sommes-nous devenus intolérants au bruit ?
De plus en plus de dispositifs permettent de s'isoler des sons de la vie quotidienne. Sont-ils les signes d'une intolérance au bruit qui se généralise ? Explications avec Nicolas Marquis, professeur de sociologie à l'UCLouvain.

- Publié le 01-01-2026 à 08h05

En vous promenant dans les ruelles de Bruges, vous êtes peut-être déjà passés sans le savoir devant l'Hôtel Le Foulage. Contrairement aux autres établissements, celui-ci est réservé aux plus de 16 ans, afin de "garantir la tranquillité de tous les clients".
Un concept de plus en plus populaire
Ce concept "adults only" s'implémente peu à peu partout en Belgique. Au restaurant l'Annexe, à Tour & Taxis, on a également choisi de refuser les clients de moins de 16 ans. Une démarche qui s'inscrit dans la continuité de l'histoire de La Fabbrica, le premier restaurant de ses propriétaires, qui se trouve juste à côté.
"Depuis plus de 15 ans, La Fabbrica est un lieu très kids friendly. Notre brunch dominical accueille des familles avec des enfants de tous âges, avec des animations dédiées (château gonflable, clown, magicien, grimages…)", explique Bilitis Scaramuzza, cofondatrice de la Fabbrica et de l'Annexe.
Au fil des années, certains clients ont cependant exprimé l'envie de pouvoir profiter aussi d'un espace plus calme et plus intime, pour venir en couple ou entre amis. "Lors de l'agrandissement de notre établissement l'an dernier, avec l'ouverture d'une nouvelle salle indépendante, L'Annexe est apparue naturellement comme la réponse à cette attente. L'idée n'était pas d'exclure mais de proposer une alternative complémentaire, justifie la cofondatrice. Nous accueillons d'ailleurs régulièrement les mêmes clients dans les deux espaces : en famille à La Fabbrica, puis en couple, entre amis ou avec leurs grands enfants à L'Annexe."
Une pratique illégale ?
Contrairement aux idées reçues, il est parfaitement légal de refuser l'accès aux enfants dans un hôtel ou un restaurant, comme c'est parfois le cas avec des adultes portant une tenue vestimentaire inadéquate, par exemple. Cette mesure n'est pas non plus considérée comme discriminatoire, à condition qu'il existe une alternative (un autre hôtel ou restaurant, par exemple) dans les environs.
Une envie de silence… jusque dans les trains
Les hôtels et restaurants ne sont pas les seuls endroits où certains cherchent à trouver un peu de tranquillité. Depuis septembre 2024, des zones de silence sont par exemple déployées progressivement dans certains trains de la SNCB. Il y est recommandé "de ne pas parler fort, de rester discret au téléphone, de mettre son téléphone portable en mode silencieux et de ne pas régler le volume de son casque ou de ses écouteurs à un niveau trop élevé". Dans les autres wagons, on pourra aussi retrouver facilement plusieurs voyageurs équipés de casques audio réducteurs de bruit, qui ont fortement gagné en popularité ces dernières années.
Sensibilité ou intolérance ?
Pour Nicolas Marquis, professeur de sociologie à l'UCLouvain, ces moyens de plus en plus plébiscités pour obtenir un peu de tranquillité ne traduisent pas une sensibilité mais bien une intolérance au bruit. "On écoute de la musique forte, mais on n'aime pas le bruit non désiré, que l'on considère comme un envahissement d'autrui dans notre espace intime."
Ces "bruits d'origine humaine non sollicités" sont aussi traités d'une autre façon. "Il y a une différence dans la manière dont on réagit aux bruits de machines, de trafic, d'avion, … et au bruit de nos voisins d'appartement, par exemple", explique le sociologue. L'on considère que le fait que le voisin bruyant produise une nuance est une forme d'envahissement sur laquelle il pourrait potentiellement agir.
Un besoin de contrôle
En ce qui concerne les casques antibruit, hôtels et restaurants sans enfants ou encore zones de silence, Nicolas Marquis est également d'avis qu'ils ne traduisent pas une envie d'isolement mais bien de connexion contrôlée. "On veut pouvoir être capables de se remettre dans notre bulle personnelle lorsqu'on en a envie", résume-t-il.
Ces seuils de tolérance évoluent d'ailleurs avec le contexte, souligne le sociologue. "Je ne suis pas persuadé que le monde actuel soit plus bruyant qu'il y a 20 ou 30 ans. Mais on détermine, au fur et à mesure que les technologies se développent, ce qui nous ennuie ou pas. Il y a une vingtaine d'années, entendre une conversation téléphonique tout haut dans un endroit silencieux serait apparu comme complètement gênant. Aujourd'hui, c'est devenu quelque chose de banal."
Mais l'élément le plus marquant pour le sociologue de l'UCLouvain est la dimension sociale de ce phénomène, qu'il illustre notamment avec l'exemple des casques antibruit. "La représentation de ces objets est de pouvoir s'isoler des autres quand on le souhaite, en un claquement de doigts. C'est un signe de distinction sociale. Avoir ces objets signifie avoir les moyens de s'abstraire du flux du reste du monde quand il nous envahit", conclut-il.