Le cinéma et le consentement
Le cinéma français est à nouveau ébranlé après les accusations de à l'encontre de Benoît Jacquot et Jacques Doillon. Au-delà de la légitime présomption d'innocence, se pose à nouveau la question du rapport entre des adultes auréolés de leur statut d'artiste et des jeunes filles mineures.

- Publié le 10-02-2024 à 12h32
- Mis à jour le 10-02-2024 à 21h08

La semaine qui vient de s'écouler a ébranlé le monde du cinéma français, une nouvelle fois. Les révélations du quotidien Le Monde, doublées du témoignage public de l'actrice et réalisatrice Judith Godrèche, accablent les réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon, 77 et 79 ans. Ils sont tous les deux l'objet d'une enquête suite à la plainte déposée par Judith Godrèche contre le premier, dans laquelle elle mentionne aussi des actes du second qui relèvent du viol.
Les faits précis décrits par Judith Godrèche sont corroborés par les témoignages recueillis par Le Monde ou nos confrères de Libération (que nous publions dans le cadre d'un partenariat éditorial) mais, aussi, par des extraits du journal de Jane Birkin, compagne de Jacques Doillon à l'époque des actes incriminés. Anna Mouglalis et Isild Le Besco ont également porté des accusations contre le réalisateur. Toutes étaient mineures aux moments des faits.
Cette nouvelle métastase de l'affaire Weinstein en 2017 suit la séquence Depardieu (également visé par une enquête pour viol). Il se trouvera sans doute encore des voix pour considérer que l'on s'en prend à des monuments du Septième Art – les deux réalisateurs sont considérés comme des héritiers de la Nouvelle Vague.
Si la présomption d'innocence se doit d'être respectée, les témoignages sont glaçants, dont l'entretien accordé jeudi matin par Judith Godrèche à France Inter. L'enquête du Monde dépeint "un système de prédation sous couvert de cinéma".
Dans Le Monde, Benoît Jacquot nie les faits, regrette le "néopuritanisme" importé des États-Unis. Les propos qu'il tient aujourd'hui, comme ceux qu'il a pu tenir par le passé (notamment dans un entretien qu'il nous a accordé en 2006) révèlent au minimum une terrifiante indifférence au ressenti de "ses" actrices : Isild Le Besco témoigne de "violences psychologiques ou physiques".
La directrice de la photographie Caroline Champetier, qui a débuté avec Jean-Luc Godard et a travaillé sur une dizaine de films avec Benoît Jacquot, dénonce aujourd'hui au vu des témoignages "cette foutue notion d'auteur" au nom de laquelle "le film appartiendrait à un seul, auquel tout est dû, auquel on doit tout, auquel on passe tout".
Le public – et la presse cinématographique – ont accepté et applaudi des œuvres, fussent-elles provocantes, sur foi d'une présomption de consentement entre les cinéastes et leurs interprètes ou leur référent adulte dans le cas de mineurs. "Ce truc – le consentement – je ne l'ai jamais donné", écrit aujourd'hui Judith Godrèche dans une lettre à sa fille Tess, âgée de 18 ans. "Non. Jamais au grand jamais." Il n'y a rien de néo-puritain à attendre que le consentement régisse aussi bien la vie privée que les pratiques artistiques. La liberté de création ne peut être l'alibi d'abus.
