Une folie qui n'est pas l'amour
Il a eu besoin d'elle pour écrire et nourrir son oeuvre. Elle a eu besoin de lui pour s'offrir un destin sous les lumières, loin des décors poussiéreux de Montgomery, Alabama. Lorsqu'ils se rencontrent un soir de bal en juin 1918, Zelda Sayre et Francis Scott Fitzgerald sont pris dans un tourbillon auquel ils ne pourront échapper.
- Publié le 14-09-2007 à 00h00
Il a eu besoin d'elle pour écrire et nourrir son oeuvre. Elle a eu besoin de lui pour s'offrir un destin sous les lumières, loin des décors poussiéreux de Montgomery, Alabama. Lorsqu'ils se rencontrent un soir de bal en juin 1918, Zelda Sayre et Francis Scott Fitzgerald sont pris dans un tourbillon auquel ils ne pourront échapper. Elle a dix-huit ans, est intrépide et insolente. Il en a vingt-et-un, est lieutenant, danse à merveille et rêve de devenir écrivain. Pourtant, sous la plume de Gilles Leroy, le malentendu s'insinue vite dans l'esprit de Zelda : "Autant il me trouble, autant il m'irrite ! Divorce de ton rêve. Tout de suite" .
Commence pourtant une longue attente pour Zelda, son soupirant ayant décidé de ne revenir la chercher qu'en écrivain qui a publié. Les noces auront lieu en catimini à New York, où leurs frasques et leurs excentricités (souvent sous l'emprise de l'alcool) font d'eux la coqueluche des médias dans les années vingt. "C'est nous qui avons inventé la célébrité et surtout son commerce."
Les déménagements, la liaison de Zelda avec Jozan, bel aviateur, lors d'un séjour dans le sud de la France, un avortement puis la maternité (Leroy appelle la fille du couple Patti, alors que, pour ses parents, elle était Scottie), les déchirements du couple, les internements de Zelda, la mort de Francis Scott puis celle de Zelda dans l'incendie de l'institution où elle séjournait : si l'histoire est connue, Gilles Leroy lui insuffle une énergie jamais alourdie par son empathie pour Zelda. Mêlant faits réels et anecdotes ou personnages imaginaires, l'auteur de "L'amant russe" et de "Champsecret" se glisse dans la psychologie d'une femme hors du commun qui n'apparaît jamais dupe. "[...] cette folie à deux, ce n'était pas l'amour."
PORTRAIT D'UNE FEMME
Le destin des Fitzgerald est en soi un roman, source à laquelle Francis Scott avait lui-même abondamment puisé, notamment pour "Tendre est la nuit". S'il continue à inspirer les écrivains, même français - l'on songe notamment au récent "Zelda" d'Agnès Michaux -, c'est que la fascination pour ce couple de légende n'est pas près de s'éteindre. L'originalité de Gilles Leroy réside dans le portrait qu'il dresse d'une femme très seule, dont le tempérament est trop à l'étroit dans sa ville natale, mais aussi dans son époque et la mentalité de celle-ci. "Quelle chance d'être un homme ! Quelle pitié d'être une femme quand on n'a pas l'âme femelle." Car si elle avait été homme, Zelda n'aurait-elle été qu'un faire-valoir, qu'un "accessoire décoratif"? Elle aurait eu d'autres armes pour résister aux foudres possessives de son mari. "La vérité est qu'il s'est servi de mes propres mots, qu'il a pillé mon journal et mes lettres, qu'il a signé de son nom les articles et les nouvelles que seule j'écrivais. La vérité, c'est qu'il m'a volé mon art et persuadée que je n'en avais aucun." Cherchant désespérément à exister et à renouer avec une gloire qui fut éphémère pour le couple, Zelda se mettra à écrire en cachette, publiant "Accordez-moi cette valse" (paru en format poche chez 10/18 en 2001). Elle se lancera dans la danse, martyrisant à l'excès son corps, puis dans la peinture. Ce, sans résultat aucun pour sa notoriété, et donc son amour-propre. Et c'est encore son époux qui décidera de l'interner, encore lui que les médecins écouteront plutôt qu'elle. "On dit que ma folie nous a séparés. Je sais que c'est juste l'inverse : notre folie nous unissait. C'est la lucidité qui sépare." Celle de Zelda, sous la plume acérée de Gilles Leroy dans ce roman revendiqué comme tel, est des plus convaincantes.
Alabama song. Gilles Leroy. Mercure, 190pp, env. 15€.
