Scandale des amours entre Gabrielle Russier et son jeune élève: cela valait-il une telle tragédie ?
Le scandale des amours entre Gabrielle Russier et son jeune élève revu avec le recul du temps.
- Publié le 09-04-2021 à 11h50
- Mis à jour le 09-04-2021 à 15h33

Cette histoire d'un amour vrai mais contesté a marqué les esprits avec force. Un livre de Michel Del Castillo, un film d'André Cayatte, une chanson d'Aznavour, les journaux, des débats, l'appui des uns, l'indignation des autres, l'événement fut considérable. Une professeure de 32 ans et son élève de 16 ans partageaient dans l'insouciance et une liberté assumée des sentiments… scandaleux aux yeux de la loi, des parents du jeune homme, des collègues de l'enseignante dont la mort entraîna pourtant une vague de stupeur, de remords et de questions.
Remettant dans leur contexte ces questions jamais vraiment résolues, Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire au Monde, et Joseph Beauregard, documentariste et enquêteur, consacrent à ce fait divers des années 60 qui résonne dans nos interrogations d'aujourd'hui un livre au titre inspiré par un vers d'Éluard que cita à l'époque Georges Pompidou : "Comprenne qui voudra, Moi mon remords ce fut, La victime raisonnable, Au regard d'enfant perdue…"
Elle s'appelait Gabrielle Nogues, née Russier. Les cheveux courts, pas vraiment jolie, c'était une femme vive et déterminée, divorcée et mère de jumeaux : Joël et Valérie. Professeur de français au lycée mixte de Marseille Nord, elle voulait faire aimer la littérature à ses élèves, persuadée que la culture les aiderait dans leur confrontation aux interrogations qu'ils se posaient. Elle s'impliquait, s'intéressait à ce qu'ils vivaient, s'attardait à les écouter et partager avec eux goûts, idées et émotions jusque dans les voyages scolaires où elle les emmenait ci et là. Lui, Christian Rossi, 16 ans, beau gosse nourri de politique par des parents communistes enseignant à l'université d'Aix-en-Provence, était ébloui par la liberté et la modernité de la prof qui les soutenait jusque dans leur manif pour la révolution où, dans l'enthousiasme, il lui saisit la main.
"Cessez de voir mon fils"
Très vite, ils assument leur proximité, ralliant les slogans de mai 68 : "Libérez les passions". Les camarades de classe les protègent d'autant qu'ils ne se protègent pas eux-mêmes. Mais mis au courant, le père de Christian enjoint à Gabrielle : "Cessez de voir mon fils". À partir de là, tout s'emballe. Trompant la vigilance de ses parents, le fils fugue, voyage avec elle en Italie… Les parents déposent plainte pour "enlèvement et détournement de mineur". Gabrielle est incarcérée aux Beaumettes, libérée, réincarcérée après appel du jugement. Christian est soumis à une cure de sommeil de trois semaines. Ayant tout perdu - argent, appartement, droit d'exercer son métier, présence de Christian -, Gabrielle lit, écrit chante dans la chorale de la prison où, peu à peu, elle perd pied et tombe en dépression. Après avoir confié ses enfants à son ex-mari que ne l'a pas laissée tomber, elle se suicide le 31 août 1969. Décriés et furieux, les parents Rossi ne comprennent pas. Indignation, regrets, commentaires traquent des coupables.
"Ce n'était pas une passion, c'était de l'amour", dira Christian qui, à aujourd'hui 70 ans et, malgré ses contacts avec les enfants de Gabrielle, entend garder pour lui cette histoire qui lui appartient. Assorti de nombreuses photos et lettres personnelles, Comprenne qui voudra apporte, avec le recul, une vision plus sereine et proche de ceux qui ont vécu cette aventure sentimentale. Leurs questions restent pourtant d'actualité : Fallait-il poursuivre ? Pareil amour en dehors des normes - qui, parfois, se termine très bien ! - valait-il une telle publicité, un tel scandale et, surtout, une telle tragédie?
- *** Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard | Comprenne qui voudra | Récit | Le Monde/L'Iconoclaste, 210 pp., 19 €