Billy Nomates : "Dire non m'a ouvert de nouvelles portes"
Le punk britannique se dote d'une nouvelle voix qu'il va falloir surveiller.
- Publié le 13-04-2021 à 14h14
- Mis à jour le 23-04-2021 à 14h00

En 2019, la musicienne britannique Tor Maries se rend, seule, au concert de l'un de ses groupes fétiches : Sleaford Mods. Dans la foule, un homme lui lance : "Ah, voilà Billy No-Mates !", expression des années 90 que l'on pourrait traduire par "Rémi sans ami".
Plutôt que de la piquer au vif, la remarque l'inspire, et lui donne même le nom de ce nouveau projet musical. Tor a renoncé à la musique, voilà deux ans, après avoir jonglé entre plusieurs groupes au succès très limité, mais l'envie de tester de nouvelles choses et une inspiration retrouvée l'ont poussée à envoyer des démos au chanteur de Sleaford Mods en personne, Jason Williamson. Ce dernier accroche, lui présente Geoff Barrow, ex-membre de Portishead et fondateur d'Invada Records, qui la signe, l'épaule, et sort son premier album à l'été 2020.
Billy Nomates y mêle pop et punk, deux styles que la native de Leicester ne voit pas comme antinomiques, et ajoute des sonorités R&B et rap en mélangeant le "spoken word" et le chant. Sur le fond, elle dénonce le Brexit, les emplois précaires, les injonctions patriarcales, les boys clubs et les inégalités sociales, dans des textes tantôt caustiques, tantôt tranchants, souvent drôles. "Je ne vais pas me raser, je n'ai pas 12 ans", clame-t-elle dans "No". "Moi aussi, je veux sauver les baleines, mais on est que mercredi après-midi bordel", assène-t-elle dans "Happy Elite". Depuis, confinée chez son père sur l'île de Wight, elle a profité de ce moment de flottement pour écrire et composer un nouvel EP, Emergency Telephone, qui vient tout juste de sortir.

Votre premier album a été très bien accueilli par la critique et le public. Était-ce important pour vous d'enfin sentir une reconnaissance ?
Ça m'a fait beaucoup de bien. Mais cela s'est passé dans un contexte particulier, en pleine pandémie. Ma musique a commencé à fonctionner alors que l'industrie s'est écroulée. Je n'ai jamais vu mes albums dans un magasin. J'entends que l'on dit de belles choses sur ma musique, mais je n'ai pas encore pu concrètement évaluer ce succès. J'espère que dans un an cette reconnaissance semblera un peu plus réelle. Mais, en attendant, ne pas trop savoir où me situer me pousse à travailler encore plus. Ce n'est pas une mauvaise chose, peut-être que si je pensais que ça allait super bien, je serais bien trop relax !
Vous vous êtes fait connaître sur le tard, à l'âge de 30 ans. Or, le milieu musical voue souvent un culte à la jeunesse, surtout pour les nouveaux artistes. L'avez-vous vécu comme une pression ?
J'ai souvent senti cette pression au fil de ma carrière. Quand je discute avec des amis masculins qui sont dans la musique, ils me disent que 30 ans, ce n'est rien. Je leur réponds que ce n'est rien pour eux. L'industrie musicale voit les femmes de 30 ans comme si elles en avaient 40. On ne fait pas partie des mêmes playlists, on ne fait plus partie des révélations. Les hommes, peu importe leur âge, seront toujours considérés comme intéressants. Les femmes n'ont pas ce luxe. Mais ce sont des foutaises. Plus les femmes vieillissent, plus elles deviennent libérées et savent de quoi elles parlent. On a dû subir beaucoup de choses, on a des choses à dire, des histoires à raconter.
Vous venez de la classe ouvrière, vous n'avez pas fait de grands conservatoires londoniens. Est-ce difficile de se faire un chemin dans cette industrie sans avoir les contacts et les moyens ?
C'est une barrière énorme et je crois que ça ne fait que s'aggraver. Il est très compliqué de rentrer dans certains cercles sans y connaître des gens. Quand on ne vient pas d'un milieu privilégié, on ne rêve pas vraiment, on ne fait que travailler. Il faut payer son loyer, survire, continuer. Il n'y a pas de temps pour penser, pour créer. Depuis la pandémie, je vis chez mon père. Sans lui, j'aurais dû retourner travailler, je n'aurais pas eu le temps de penser à un autre album. C'est ça, la réalité pour beaucoup de gens. Il existe une sorte de division entre les artistes, et la pandémie l'accentue encore plus. Je me sens très chanceuse d'avoir pu attirer l'attention d'un label avant tout cela.
Votre premier single, "No", liste des choses que vous refusez à présent. Dire non, cela a été un apprentissage ?
En tant que femmes dans l'industrie musicale, dès qu'on nous donne des opportunités, on dit "oui et merci". Quand j'étais plus jeune, j'étais très reconnaissante de tout ce que l'on me donnait. Avec l'âge, on se rend compte que certaines choses ne nous correspondent pas et ce n'est pas grave. J'ai dit non au fait d'être dans un groupe, d'écrire pour les autres. Je n'ai plus cherché à signer avec un grand label. Dès que j'ai dit "non", de nouvelles portes se sont ouvertes. J'ai enfin trouvé ma voie. C'est quelque chose de très puissant car, en disant "non", on attire les choses que l'on veut vraiment.

