Le streaming bouleverse la conception même de la musique
Le streaming a fait évoluer la façon d'écrire et concevoir des morceaux. Avec un système de rémunération jugé peu équitable, il accentue aussi la précarisation. Plusieurs "songwriters" tirent la sonnette d'alarme.
- Publié le 18-04-2021 à 20h05
- Mis à jour le 19-04-2021 à 10h53

En une vingtaine d'années, notre capacité d'attention est passée de 12 à 8 secondes lors de l'écoute d'un morceau. Un phénomène renforcé depuis l'arrivée des plateformes de streaming, qui favorisent une culture du zapping toujours plus poussée. On n'aime pas une chanson ? On passe à la suivante en un simple clic. Si l'arrivée du CD avait déjà permis de passer de titre en titre bien plus facilement qu'avec un vinyle, Spotify, Deezer, Apple Music et compagnie facilitent encore plus le travail avec un catalogue bien fourni, capable de répondre à toutes les envies. Dans le cas du géant suédois, l'offre s'épaissit même de 60 000 chansons quotidiennement, selon une conférence de presse donnée en février dernier.
Capter l'attention dès les premières secondes
Cette situation a des conséquences directes sur la manière dont les chansons sont créées, puisque l'objectif poursuivi est clair et précis : parvenir à capter le public le plus vite et le plus longtemps possible. Selon une étude commandée par Samsung fin 2020, une chanson qui dure trois minutes aujourd'hui, n'en durera sans doute plus que deux d'ici une dizaine d'années. Les longues intros dépouillées, les solos de guitare, et les plages hors cadre passent lentement à la trappe. On court de moins en moins le risque de perdre l'auditeur.
Si l'on se penche sur les chansons ayant rencontré le plus de succès sur Spotify Belgique l'année dernière, on constate d'ailleurs que beaucoup de titres passent déjà sous la barre des trois minutes. Il y a cinq ans, seule une chanson du top 10 national passait en dessous, et beaucoup s'étiraient même au-delà des quatre minutes. Dans les années 1990, les hits pouvaient aisément en atteindre cinq, voire six. Et un phénomène similaire se déroule bien entendu aux États-Unis, où la moyenne d'une chanson dans le Billboard Hot 100 a diminué de 20 secondes entre 2013 et 2018, tous genres confondus. Le plus gros hit de l'histoire, "Old Town Road" de Lil Nas X, resté 17 semaines consécutives au top des charts, ne fait qu'une minute et 53 secondes.

Difficile d'imaginer aujourd'hui un titre comme "Stairway to Heaven" de Led Zeppelin, avec son introduction de près d'une minute, ou "Where The Streets Have No Name" de U2 et son entrée en matière d'1min 46, se retrouver en tête des classements. De nos jours, la voix arrive généralement aux environs des 10 secondes et le refrain est avancé. Cette évolution est donc en partie due à la diminution de notre temps d'attention, mais les enjeux économiques, aussi, sont responsables.
Pour que les plateformes de streaming rémunèrent une chanson, il faut que celle-ci soit écoutée au minimum 30 secondes. Une subtilité que Fiona Bevan, autrice-compositrice britannique qui a notamment coécrit avec Ed Sheeran le tube "Little Things" du groupe à succès One Direction, intègre à chaque nouvelle chanson. "Je dois penser à capter l'attention dès le départ. Il n'y a donc plus de longues intros, il faut directement aller au cœur de la chanson et les "hooks" (riff court pour capter l'attention de l'auditeur, NdlR) sont devenus très importants, il faut quelque chose qui accroche dès le début. Tout devient compressé. Les ponts musicaux ont disparu, les songwriters n'en écrivent plus." Le format traditionnel couplet/refrain/couplet/pont/refrain est dorénavant devenu obsolète. "La structure même des chansons évolue. Selon moi, c'est dommage, car les ponts constituent souvent la partie la moins attendue et la plus intéressante d'une chanson, c'est là qu'il va se passer quelque chose de spécial, à l'image d'un rebondissement d'un film."

Le tempo, lui, devient plus rapide, les hooks s'enchaînent, la narration s'évapore. Les songwriters écrivent avant tout pour un format, comme ils l'avaient déjà fait auparavant pour le vinyle, le CD ou la radio. David Hesmondhalgh, professeur spécialisé en Média, Musique et Culture à l'Université de Leeds au Royaume-Uni, note que le plus grand impact sur la musique a été l'invention du 45 tours, format qui ne pouvait contenir que trois à cinq minutes. Et pour passer en radio, il fallait pouvoir présenter un 45 tours. Voilà pourquoi, depuis, le single pop présenté comme idéal tourne autour des trois minutes. "Le vinyle a ensuite permis de proposer sa vision artistique en 30 à 50 minutes, tandis que les CD ont encore augmenté l'espace disponible, aux alentours des 70 minutes avec une vingtaine de chansons." Pour ce dernier, les technologies ont toujours modifié la manière dont les gens construisent les chansons et ce n'est pas forcément un problème. "Beaucoup de personnes se plaignent que les chansons deviennent plus courtes et que les refrains arrivent plus tôt. Mais si cela reste un bon album, où est le mal ?"
Les auteurs-compositeurs, derniers maillons de la chaîne de l'industrie musicale: "Nous n'avons aucun pouvoir"
Difficile d'imaginer que la personne derrière les paroles et la mélodie d'un tube de la chanteuse britannique Dua Lipa, qui comptabilise des millions d'écoutes en streaming, soit en difficulté pour payer son loyer. Et pourtant, c'est le cas. Autumn Rowe, autrice-compositrice américaine, qui a également collaboré avec Kali Uchis, Leona Lewis et Ava Max, a d'ailleurs lancé le premier fonds destiné aux auteurs-compositeurs américains touchés par la crise sanitaire, en partenariat avec l'association SONA, qui se bat pour les droits des auteurs-compositeurs. Un fonds d'urgence qui a bien l'intention de se transformer en aide sur le long terme pour les gens du milieu, car la pandémie n'a fait qu'exacerber la précarité subie par les auteurs-compositeurs depuis l'avènement du streaming.
Voilà quelques années que le streaming représente la très grande majorité du marché, dépassant de loin les ventes physiques. Chez nous, il domine largement le tout avec 74 % des parts des ventes de musique, selon un rapport publié par BEA Music l'année dernière.
Si le streaming transforme la manière de consommer de la musique, il complique également la rémunération. On parle régulièrement du maigre revenu des artistes. Celui des auteurs-compositeurs, lui, est presque inexistant. Pour une chanson, environ 70 % des revenus sont partagés entre les titulaires de droits, le reste allant dans les poches des plateformes de streaming. Sur ce montant, environ 55 % vont aux maisons de disques, qui donnent ensuite une partie à l'artiste, et 15 % aux éditeurs, qui reversent, à leur tour, une partie aux auteurs et aux compositeurs.
La course aux hits
Lorsque l'on sait qu'un stream rapporte dans les alentours des 0,003 centime sur Spotify, cela ne laisse pas grand-chose à distribuer. "Pour qu'on puisse réellement gagner sa vie avec une chanson, il faut au moins atteindre le milliard d'écoutes, un chiffre difficilement réalisable", assure Michelle Lewis, qui a notamment écrit pour Cher, Hilary Duff, Kelly Osbourne et cofondé SONA. Lorsqu'elle a commencé dans les années 1990, elle certifie qu'il était plus simple de vivre de ce métier, car les ventes de disques assuraient une stabilité financière. "Aujourd'hui, la seule solution pour gagner de l'argent est d'avoir un hit. Mais comment peut-on réussir à gagner sa vie jusqu'à ce que ce moment arrive, et sans savoir s'il va arriver un jour ? Je ne connais personne qui y parvient."
Cette course aux hits limite évidemment la liberté de création et favorise une certaine standardisation des chansons. Il faut rentrer dans les moules, ne pas prendre de risques et être à l'écoute de ce qui fonctionne sur les plateformes pour espérer gagner sa vie.
Une profession difficile d'accès
"Si une chanson a été écrite par trois personnes, tu peux recevoir environ 100 euros pour chaque million de streams. Donc si on atteint les 10 millions de streams, ce qui est déjà beaucoup, on comptabilise seulement 1000 euros. C'est extraordinairement bas", illustre Fiona Bevan.
Pour l'autrice-compositrice ayant travaillé avec Mika, Lewis Capaldi ou Kylie Minogue, qui prépare un EP en son nom dans le courant de l'année, les jeunes qui démarrent vont avoir beaucoup de mal à en vivre. "Cela veut dire que toute la musique et la culture sont en danger. On va perdre la diversité des voix pour créer de l'art. Tout le monde devrait pouvoir avoir accès au milieu et être considéré comme professionnel. Trop souvent, on pense que, comme le monde de la musique est fun et passionnant, on n'a pas le droit de se plaindre de notre situation. C'est une industrie immense, qui brasse des tonnes d'argent. Mais il n'arrive pas jusqu'aux petits songwriters. C'est injuste et immoral."
Les artistes crédités
Les choses se corsent encore lorsque plusieurs personnes se partagent les crédits d'une chanson. Une tendance en augmentation ces dernières années. Il arrive qu'une dizaine d'auteurs soit citée sur un seul titre. Il est de coutume d'inscrire le nom de chaque personne présente dans les studios au moment de l'écriture de la chanson comme auteurs-compositeurs, même si elle n'a changé qu'un seul mot. Sans oublier qu'il arrive régulièrement que les artistes, pour asseoir leur crédibilité, exigent également d'être crédités dans la composition, sans y avoir contribué.
Depuis quelques semaines, différents collectifs montent au front aux États-Unis et au Royaume-Uni pour rendre compte de cette réalité et sensibiliser le public à leur cause. Selon Autumn Rowe, même les artistes ne se rendent pas compte de ce qu'endurent les auteurs-compositeurs, pour qui elle juge le streaming très dommageable. "Nous n'avons aucun pouvoir, nous sommes vraiment mis à l'écart de l'industrie. Sans nous, qu'est-ce que les artistes vont chanter ? Qu'est-ce que les labels vont vendre ? Qu'est-ce que les producteurs vont produire ? Nous sommes à la base de tout. Et pourtant, nous sommes au bout de la chaîne."
