Des kids cruels et impressionnistes

L'une, surnommée "bouche à pipes" dès l'âge de 11 ans, se transforma rapidement en frigo; l'autre, 1m85, plus de 90 kilos et une collection de vêtements Greenpeace était appelé la baleine; le troisième, Doudou, passait d'un groupe à l'autre.

Laurence Bertels

L'une, surnommée "bouche à pipes" dès l'âge de 11 ans, se transforma rapidement en frigo; l'autre, 1m85, plus de 90 kilos et une collection de vêtements Greenpeace était appelé la baleine; le troisième, Doudou, passait d'un groupe à l'autre. Son rôle était de faire rire. Il choisit de devenir l'électron libre. Affublés de pull turquoise, cagoule rouge, lunettes de soleil, casque de moto ou jupette grotesque, six ados sont assis sur le canapé.

Le ton est à la rigolade, à la plaisanterie grivoise, à la cruauté du langage. La violence est latente. On ne sait ni où, ni comment, ni pourquoi elle va exploser mais l'on devine l'apocalypse toute proche.

Ecouter

Tuer pour une cigarette, un MP3, un "oui", un "non" : d'après les scientifiques, les meurtres d'adolescents n'ont pas augmenté au cours de ces dernières années. C'est la médiatisation des événements qui leur donne plus d'écho. En revanche, la violence entre jeunes a décuplé. "Si vous pouviez parler aux lycéens de Colombine, qu'est-ce que vous leur diriez ?" demande Michael Moore. "Je ne dirais rien, j'écouterais ce qu'ils ont à dire. Ce que personne n'a fait..." répond Marilyn Manson.

Lorsque le Théâtre de Poche a demandé à Pietro Varrasso de s'intéresser à la problématique de la violence adolescente, il a suivi la démarche suggérée par le chanteur américain de rock gothique.

"Kids", comme le film de Larry Clarks, titre provisoirement définitif de la pièce actuellement à l'affiche au Poche, explore l'adolescence et les souffrances de cette métamorphose. Et pour mieux comprendre les troubles qui minent les jeunes en devenir, Pietro Varraso a donné la parole à Fabrice Adde, Vincent Cahay, Simon Drahonnet, Jérôme Gendrot, Anabel Lopez et Séverine Porzio.

Judicieuse initiative qui a permis aux artistes de livrer leurs impressions, leur ressenti, leur témoignage, leur histoire ou celle de leurs camarades avant de monter sur scène. De co-auteurs encadrés par Olivier Coyette, ils sont devenus acteurs. Sur scène, ils donnent ensuite d'eux-mêmes, habiles face à une partition difficile. Crédibles, chacun dans leur rôle, ils campent, à travers les cris, les hurlements et grâce à quelques chants convaincants, les adolescents qu'ils sont censés incarner. Et la langue du corps s'invite parfois à la partie.

Sans concession

Peut-être ont-ils extrapolé ou minimisé certains propos. Ils ont, en tout cas, servi sur le plateau une vision sans concession d'une adolescence sans futur, nourrie au jeu vidéo et au sexe dès l'enfance. "Kids" ne cherche pas à expliquer le pourquoi du comment, ne s'arrête pas sur la télé-babysitter, la démission des parents, la culture de l'immédiateté ou le phénomène de l'enfant-roi. Spectacle impressionniste, condensé de mal-être et de jeunes en dérive, il livre des réflexions drôles, crues et cruelles. Viol dans les toilettes, regrets éternels, amour désespéré, méchanceté entre amis, tout y passe avant de nous dire, et surtout de nous montrer, matraque à l'appui, ce qu'"il" a fait dans une scène aussi forte qu'insoutenable. Jusqu'au-boutiste dans sa démarche participative, le Poche a également créé un blog sur son site invitant les jeunes à s'exprimer. Asuivre de près...

Voilà en tout cas un spectacle qui réveille, malgré ses imperfections mais qui aurait gagné à être ou plus sobre ou plus audacieux. Venant de jeunes comédiens, entre autres issus du Conservatoire de Liège, on espérait plus de modernité même si la mise en scène de Pietro Varrasso recèle quelques jolies trouvailles pour un jeu plutôt généreux. Sans être bouleversé, on quitte néanmoins la salle très concerné. Et relativement anxieux.

Bruxelles, Théâtre de Poche, jusqu'au 10 mai à 20h30. De 7,5 à 15 €. Durée : 1h30 env. Tél. 02.649.17.27, web www.poche.be

© La Libre Belgique 2008

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