"Bande de connards, d'enculés de merde!"

On ne pourra plus écouter des lieder impunément après Castellucci...

Guy Duplat
"Bande de connards, d'enculés de merde!"
©Pirard

On ne pourra plus écouter des lieder impunément après Castellucci.Roméo Castelluci nous avait offert en juin un fabuleux et bouleversant Orphée et Eurydice (avec une malade "locked-in" dans le rôle d'Eurydice). Il était de retour ce week-end à la Monnaie avec deux représentations de Schwanengesang D744 de Schubert (le chant du cygne). A première vue, un simple récital de lieder parmi les plus sublimes de Schubert et interprétés par l'excellente soprano Kerstin Avemo seule en scène et, au piano, dans la fosse, par Alain Franco.

Mais Castellucci reste toujours l'empêcheur de penser en rond, le dynamiteur de nos ronronnements. Ces lieder sont parmi les plus tragiques, parlant de la mort. Peu à peu, la soprano est prise par l'émotion de la musique, semble trébucher et se retranche au fond de l'immense scène vide comme un point minuscule dans le noir.

"Je ne suis qu'une actrice"

La question de Castellucci est bien celle-là : peut-on vraiment partager la douleur de quelqu'un ? (ou sa joie). Le philosophe Wittgenstein disait que c'était impossible. Au théâtre, l'émotion jouée par les acteurs peut-elle se transmettre aux spectateurs ("la catharsis")?

Quand le public voit la soprano qui semble pleurer, prise par l'émotion des lieder qu'elle chante, il se sent mal à l'aise. Il l'est encore plus quand arrive alors sur scène la grande actrice française, Valérie Dréville, qui prend le relais et, en rage et en pleurs, interpelle violemment le public : "Qu'êtes-vous venu voir ? Que regardez-vous ?" Dans sa colère et sa tristesse, elle injurie les gens venus assister à un "concert" : "Bande de connards, d'enculés de merde." A Avignon où le spectacle fut créé et samedi à la Monnaie, quelques spectateurs ont réagi en partant. Ils ont eu tort. Car Valérie Dréville peu après, s'effondre et s'excuse : "Je ne suis qu'une actrice" avant de partir à son tour, dans le noir.

Castellucci a réussi splendidement à nous faire entendre la beauté et l'émotion de Schubert. Pour cela, comme à son habitude, il est passé par l'étape de déstabiliser le spectateur.

Il va créer maintenant au Festival d'automne à Paris "Go Down Moses", sur Moïse, qui viendra ensuite au Singel à Anvers, du 20 au 22 novembre. Une nouvelle expérience radicale, à n'en pas douter.

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