L'appétit des mots de Depardieu

Le comédien franco-russe présentait hier à Flagey "La nuit nous appartient".

Hubert Heyrendt
L'appétit des mots de Depardieu
©Alexis Haulot

On reconnaît une star au fait qu'elle impose son agenda. Mais Gérard Depardieu n'est pas une star comme les autres… Ainsi, hier à Bruxelles, sa conférence de presse n'a pas commencé, comme souvent, en retard mais… avec un quart d'heure d'avance ! Comédien et hommes d'affaires, Depardieu est un homme dont le temps est compté… La présentation de "La nuit nous appartient" sera donc rapide, efficace. Mais pas cadenassée car la parole de l'homme est libre, sans tabou.

Parole et musique

Présenté dans le cadre du Festival Musiq'3, les 29 et 30 novembre prochain, "La nuit nous appartient" est un ensemble de trois spectacles à mi-chemin entre concert et lecture. Le violoniste Philippe Graffin a proposé à Depardieu un choix de textes, sur lesquels il a placé de la musique. Rimbaud, Verlaine, Voltaire, Beckett, Borges ou Francis Blanche rencontreront donc Debussy, Enesco, Ravel, Ferré, Piazzola ou Saint-Saëns. "J'ai tout de suite pensé à la Belgique et à Flagey, qui est une salle magique, raconte Graffin. Et au titre : "La nuit nous appartient". Il me semblait que cela laissait un grand espace de liberté, de créativité."

Depardieu a immédiatement été séduit par le projet et s'est engagé sans réfléchir. "Ça s'est fait comme ça. Comme depuis toujours depuis que je suis né, explique-t-il. C'est des rencontres, des amis. Ce n'est pas l'intérêt ou l'argent, mais ce qui manque dans la vie. La nuit, ça nous mène vers nos démons, qu'il faut bien raisonner par la poésie, la musique, la photo… J'aimerais renouveler l'expérience dans des langues étrangères, que je ne parle pas mais que je pourrais apprendre en phonétique. Il faut pouvoir laisser son cerveau ouvert à la musique d'une langue." S'il remonte sur les planches, ce n'est en tout cas pas parce que le théâtre lui manquerait, loin de là : "Les metteurs en scène m'ennuient profondément. Cet art-là m'ennuie", tranche-t-il sans détour.

Pour l'ancien prolo, qui a découvert la littérature sur le tard, le déclic fut "Le chant du monde" de Jean Giono. "On parle toujours de Pagnol mais Giono est un grand génie. Il a une dimension plus spirituelle, plus tragique, qui rejoint Dostoïevski, Shakespeare, Borges… […] Plus jeune, j'ai souffert d'un manque de paroles mais j'aimais les mots. La poésie, ce n'est pas que des vers, c'est l'imagination. Je ne connais rien au rap ou à la chanson d'aujourd'hui. Ce qui m'intéresse, c'est le silence. Mais quand on se met à vouloir expliquer le silence, ça devient chiant."

Manque de communication

Réciter de la poésie sur scène n'est en tout cas pas une façon pour l'acteur de se mettre à nu. "Je suis déjà à nu, reconnaît-il, goguenard. Je n'ai pas de costume de chanteur ou d'acteur. Ce n'est pas mon but. Moi, je veux juste regarder, voir, comprendre, entendre, être suspendu dans une sorte d'éternité."

"Je pourrais vous lire une recette de confiture mais elle ne sera pas dans l'ordre, poursuit Depardieu. Il ne faut surtout pas suivre une recette à la lettre. Il faut suivre son instinct, quitte à la rater." Dans la bouche de celui qui n'hésite pas à serrer la main de dictateurs ou qui vante les mérites de Poutine, voilà qui sonne presque comme un aveu… Par ses prises de position hétérodoxes, l'acteur semble en tout cas avoir tourné le dos à la société, plus du tout en phase avec ses semblables. "Ce qui manque le plus aujourd'hui, c'est une communication, quelque chose qui mette les gens sur la même longueur d'onde. Les gens sont dans les costumes de leurs professions. De moins en moins de gens se posent des questions comme pourrait s'en poser Saint-Augustin. Ils vont leur chemin comme des troupeaux."

Méprisant ses contemporains et son époque, qu'il qualifie de "pornographique", le comédien préfère, penseur, se tourner vers Dieu, vers le religieux. "La poésie, ce n'est pas une prière. C'est une foi face à la nature dangereuse. Quand vous êtes seul en montagne ou en mer, seule la foi vous permet de ne pas sombrer."

De Tournai à Moscou

A Bruxelles, Depardieu ne peut évidemment s'empêcher de rappeler qu'il habite une partie de l'année sur nos terres. Non plus à Néchin mais à Tournai, précise-t-il. "Je vais en Russie aussi, en Italie. Je ne suis plus beaucoup en France…"

Et, là encore, chez cet hédoniste pathologique, tout est une question de plaisir. "Je veux juste être avec des gens que j'aime, dans un pays extraordinaire, où on peut vivre sans gouvernement pendant 17 mois. […] Je connais la Belgique, la Flandre. Je connais surtout les gens. Je n'aime pas la politique; je suis intéressé par les gens, pas par leurs idées. Quand je vais à Bruges, c'est mal vu de parler le français, alors je parle anglais. Si quelqu'un m'engueule parce que je parle français, je m'en vais. Je le laisse à sa colère. Je n'ai pas besoin de me battre…"

"La nuit nous appartient", samedi 29/11 à 18h (25-40€), "Le Carnaval des animaux", dimanche 30/11 à 11h (5-15€) et "La nuit transfigurée, dimanche 30/11 à 16h (35-40€). Trois concerts-lectures donnés à Flagey. Rens. : www.flagey.be.

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