Alexandre Mars : "J'ai toujours eu un côté Robin des bois"
Alexandre Mars a été classé, par plusieurs magazines américains, parmi les 50 plus grands philanthropes au monde. Il a déployé des sociétés qui font se rencontrer donateurs et responsables d'associations actives dans les domaines de la jeunesse et de l'environnement. Une formule "gagnant-gagnant".

- Publié le 12-05-2024 à 08h00
- Mis à jour le 13-05-2024 à 10h59

Un Martien…
Grand, souriant, les yeux d'un bleu intense, une voix douce. Un physique de sportif. Il est difficile de ne pas être impressionné par cet homme qui franchit la porte du bureau. C'est la première fois que je le rencontre. "Comment vas-tu ?", lance-t-il. Chez lui, le vouvoiement est banni. Il tutoie tout le monde. Par souci de proximité et d'égalité. L'entretien sera retranscrit en utilisant le "vous" parce que le tutoiement entre un journaliste et son interlocuteur a souvent tendance, c'est une opinion personnelle, à exclure le lecteur de la rencontre.
Se dégage de cet homme une chaleur humaine palpable. Une empathie. Est-elle spontanée ou le fruit d'une parfaite maîtrise de lui et de sa communication ? Peu importe. Elle est là, palpable et agréable. Elle s'accompagne d'une force de persuasion – sa principale qualité, dit-il. Il doit bien y avoir des fragilités comme en chacun de nous. Il ne cache pas ses échecs, mais, comme le dit Mandela, soit il gagne, soit il en tire une leçon.
Les planètes se sont vite alignées. Sa jeunesse n'a pas été particulièrement privilégiée mais il a été comblé par l'amour de sa mère sans lequel il ne serait pas devenu ce qu'il est aujourd'hui : l'un des plus grands philanthropes au monde, selon le New York Observer. À 35 ans, il a considéré qu'il avait gagné "assez" d'argent et qu'il était temps pour lui de mettre en pratique l'altruisme qui a toujours été sa ligne de conduite. Il explique avoir ressenti très jeune cette volonté de donner, de partager. Son objectif, avec ses deux principales sociétés Epic et INFIИITE : faire se rencontrer donateurs et responsables d'associations actifs dans le monde de la jeunesse, de l'éducation et de l'environnement. Certains le prennent pour un utopiste, un peu orgueilleux. Mais le résultat est là : grâce à ses actions, il a pu changer, améliorer la vie de plus d'un million et demi de personnes. Qui dit mieux ? Son nouveau livre : Pause. Pour une vie alignée (Ed. Flammarion et Versilio)
Dans quelle famille avez-vous grandi ?
Dans une famille aimante. Mes parents ont divorcé quand j'avais trois ans. On pourrait dire qu'elle a dysfonctionné et, pourtant, c'est surtout l'amour que je retiens de l'ambiance familiale. Maman ne pouvait plus donner à mon père l'amour qu'elle éprouvait pour lui. Elle l'a donc déversé sur nous, mon frère et moi. Je dis "déversé" parce qu'elle l'a fait avec force et continuité.
Quel enfant étiez-vous ?
Je ne devais pas faire beaucoup de vagues parce que je devais faire attention à maman. C'était une charge mentale importante pour moi. Elle avait beaucoup souffert du départ de papa, je devais être assez sage. J'ai dû plus tard m'occuper de mon frère aussi. Très tôt, j'ai pris cette habitude de m'occuper des autres. À l'école aussi : j'étais en quelque sorte le refuge pour ceux qui se chamaillaient dans la cour de récréation. J'étais, paraît-il, chef de bande dès la maternelle… Je pense que j'ai toujours eu un côté "Robin des bois".
Est-ce votre maman qui vous a transmis ce côté altruiste… ?
Je l'ai reçu ou je l'ai puisé. Je pense que nous sommes la conséquence de notre enfance, de l'éducation, de l'amour ou du manque d'amour. Personne n'a une enfance parfaite, cela n'existe pas. Les parents peuvent être compliqués, certains peuvent être absents, d'autres violents. Les enfants doivent faire face. Pour moi, la situation dans laquelle j'ai grandi a été comme un booster. Cette volonté de donner, de partager, je l'ai ressentie très jeune.
Donner et partager, cela n'est pas la même chose…
Vous avez raison. J'ai toujours aimé défendre ceux qui n'ont pas grand-chose. Mais pour moi, le fait de donner et de partager me paraissait normal, logique.
Donner, cela fait autant de bien à celui qui donne qu'à celui qui reçoit ?
Je fais partie des gens qui n'aiment pas trop recevoir des cadeaux. En revanche, je suis tellement heureux d'en faire ! Donner, cela a été prouvé, déclenche des endomorphines qui vous rendront heureux lorsque vous offrez quelque chose.
Reprenons le fil de votre parcours. Votre scolarité n'a pas été idéale…
Pas du tout idéale ! J'ai redoublé deux fois, une fois en troisième, une deuxième fois en terminale. J'ai vécu cela comme un véritable échec. À 13 ou 17 ans, quand vous voyez vos amis continuer sans vous, c'est dur, concret et visible.
Il faut aussi arriver à démystifier ce mythe de la réussite absolue, qui est forcément financière. La perfection est une illusion.
Ibrahim Ouassari, fondateur de MolenGeek dit : c'est l'échec qui m'a construit…
La question est : que faire des échecs ? Certains vont se lamenter et en parleront pendant dix ans. Aux États-Unis, la notion d'échec n'est pas nécessairement considérée comme négative. Il faut un juste milieu. Il ne faut pas forcément dire : "C'est bien d'échouer". Mais il faut mettre en avant le fait que, quand vous apprenez à échouer, vous gagnez quelque chose. Vous connaissez cette phrase de Mandela : "Je n'échoue jamais. Soit je gagne, soit j'apprends". C'est très juste.
Tant que nous sommes dans les citations, il y a celle, plus pessimiste, de Churchill : "La réussite, c'est aller d'échec en échec en gardant son enthousiasme".
Là, c'est un peu dur. L'important, bien sûr, est de ne pas être "détruit" par son premier échec. Qui est détruit n'avance plus. L'échec peut vous amener à une réussite, mais vous ne le savez pas quand vous échouez… Il faut aussi arriver à démystifier ce mythe de la réussite absolue, qui est forcément financière. La perfection est une illusion.
Vous avez effectué votre scolarité au lycée Florent Schmitt de Saint-Cloud, puis vos études universitaires à l'université de Nanterre, à celle de Paris Dauphine et enfin à HEC. Mais dès 17 ans, vous vous êtes lancé dans l'organisation de concerts.
Oui, je reconnais que je n'ai jamais eu peur d'échouer… Jamais. J'en suis à ma 7e ou 8e entreprise, et l'échec n'est pas dans mon lexique.
N'est-ce pas une forme d'orgueil ?
Non, je ne crois pas. Mais tous les jours, je me lance de nouveaux défis. Tous les jours, j'essaie de me réinventer, d'atteindre ce qui est, selon moi, un objectif. La question n'est pas de savoir si je vais marquer le point. C'est un parcours, un cheminement.
Vous écrivez dans votre livre Pause que les chanceux, cela n'existe pas…
Nuance : pour moi, la chance existe. Vous et moi, nous avons grandi dans une démocratie, c'est une chance. La question est : que faisons-nous de cette chance ? Si vous et moi n'avions pas saisi "notre" chance, vous la vôtre, moi la mienne, nous ne serions pas là en train de nous parler maintenant.
Il y a quand même des gens qui vont partir avec un socle plus évident…
C'est mon cas, c'est le cas de beaucoup de gens qui vont nous lire. Il n'empêche, il leur a fallu certainement travailler : le travail est aussi important que la chance. La question est : avez-vous mis en œuvre les moyens pour y arriver ? Et cela ne vaut pas que pour le côté professionnel : c'est aussi le cas dans la vie, dans le couple, avec les enfants…
Chaque fois que j'ai créé une entreprise, je suis parti du principe que je ne savais rien et que j'avais besoin de savoir.
Il y a des gens qui n'ont pas de chance, c'est tout…
En plus d'avoir de la chance, d'être né dans un milieu, disons, privilégié, d'avoir réussi à saisir la chance qui passe, nous avons sans doute eu une forme d'intuition. Je pense qu'il faut beaucoup écouter, partir du principe que l'on ne sait rien… Chaque fois que j'ai créé une entreprise, je suis parti du principe que je ne savais rien et que j'avais besoin de savoir. Pour chacune, j'ai vu deux, cinq, dix, vingt, cinquante personnes et je leur ai posé beaucoup de questions. Ainsi apparaît ce que j'appelle des "signaux faibles". Quand plusieurs personnes éprouvent le même sentiment, attendent la même chose, c'est un signe qu'il y a quelque chose à créer.
Si je résume brièvement votre parcours, vous avez, avec le capital récolté grâce à l'organisation de vos concerts, fondé à 22 ans la société A2X, une des premières agences web françaises. Puis vous avez créé Phonevalley, une agence de publicité et de marketing, revendue à Publicis ainsi que Scroon revendue quant à elle au canadien BlackBerry. Puis vous vous êtes tourné vers la philanthropie que vous avez voulu professionnaliser. C'est plus une success story qu'une accumulation d'échecs.
Ils ne sont pas visibles, les échecs, car le résultat est que toutes mes entreprises ont bien fonctionné. Les échecs, c'était pendant leurs implémentations, leurs développements. Quand j'ai monté ces entreprises-là, les échecs, j'en avais tous les jours. Quand j'ai essayé de convaincre certains patrons que l'Internet, c'était le futur du Minitel, vous n'imaginez pas le nombre de personnes qui me regardaient en disant : "Jeune homme, vous n'êtes pas sérieux". J'avais 20 ans, des cheveux longs, des pantalons larges et la barbe. Les gens rigolaient : "Retournez sur les bancs de l'école". Je leur disais : "Mais je suis sur les bancs de l'école, je fais ça en parallèle". Cela ne les rassurait pas plus. Après, je suis retourné voir ces mêmes personnes et leur ai dit : "Vous allez voir, un jour, dans votre vie, en vous levant le matin, vous allez d'abord regarder votre téléphone avant d'embrasser votre partenaire".

J'espère que vous faites le contraire.
Je fais le maximum pour faire le contraire tout en sachant que mon téléphone c'est aussi… mon réveil.
Progressons encore. Tout a tellement bien marché pour vous que, fortune faite à 33 ans, notamment après votre séjour aux États-Unis, vous avez décidé de vous consacrer aux autres. Et vous avez créé deux sociétés : Epic d'abord puis INFIИITE.
Depuis que je suis jeune, je sais pourquoi je suis sur Terre. Je le sais sincèrement. Je suis ici pour m'occuper, la majorité de mon temps, de ceux qui n'ont pas grand-chose. À un moment donné, je me suis dit : "Ça y est, j'ai assez". Chacun a sa définition du "assez". Avec mon épouse, nous avions assez de moyens. J'ai alors créé Epic, une organisation qui sélectionne et soutient financièrement des associations qui luttent contre les inégalités touchant à l'enfance et aux jeunes adultes dans les domaines de l'éducation et de la santé, ainsi que des associations actives dans l'environnement et l'action climatique… Et plus tard INFIИITE, un organisme qui veut donner une chance aux étudiants défavorisés d'accéder aux plus grandes universités dans le monde en leur donnant accès à des prêts gratuits sans garant.
Vous vous définissez comme un activiste de la justice sociale ?
Le point important, ce n'est pas la définition. Je sais pourquoi je suis ici. J'ai toujours eu trois envies : m'engager dans les forces spéciales, devenir professeur d'histoire ou travailleur social. J'ai choisi la troisième voie.
Pour aider les associations que vous soutenez financièrement, il vous faut d'importants moyens. Comment trouvez-vous les donateurs ?
Je rencontre, je questionne, j'écoute les potentiels donateurs. Et j'ai découvert que les gens aiment donner. Et ceux qui donnent déjà estiment qu'ils pourraient donner plus encore. Quand je leur posais la question : "Est-ce que vous pensez avoir fait suffisamment ?", la plupart du temps, ils répondaient : "Non". Parce qu'ils n'avaient pas toujours confiance, parce qu'ils n'avaient pas le temps. Alors ils donnaient aux écoles privées, aux églises, aux hôpitaux… Je disais juste : "Parfait, surtout continuez. Mais, peut-être pouvez-vous donner plus ou différemment ? " Il leur manquait donc la confiance et l'expertise, c'est pour cela que nous avons monté Epic : cela répondait à un besoin évident.
L'objectif d'Epic est donc de rendre le secteur de la philanthropie plus professionnel… Il ne l'est pas ?
Je ne veux pas être donneur de leçons. Nous voulons surtout connecter deux mondes qui sont souvent déconnectés. Les responsables des ASBL que je rencontrais me disaient : "C'est difficile de trouver des donatrices et donateurs." Et les donatrices et donateurs me disaient : "Ce n'est pas évident, il y a tellement d'ASBL ! Je ne sais pas où donner, je ne sais pas comment donner."
Était-ce des raisons ou des excuses ?
Depuis huit ans, nous avons travaillé d'arrache-pied pour que ce ne soit pas des excuses mais des raisons. Nous avons déployé des dizaines et des dizaines de millions d'euros. On a changé plus d'un million cinq cent mille vies en établissant une meilleure connexion entre ces deux mondes. Les entrepreneurs sociaux et les "financeurs" ne se parlent pas encore assez.
Comment choisissez-vous les associations bénéficiaires ?
Nous nous sommes adaptés aux modèles du private Equity. Chaque année, nous traversons le monde pour trouver des organisations sociales qui, selon les critères, les standards que nous avons établis, ont un impact sociétal, une gouvernance solide, un management de qualité. Car il n'est pas possible d'aller voir des donateurs et donatrices en leur disant juste : "Faites confiance aux associations, elles déploieront bien l'argent". Dire qu'on fait le bien, ce n'est pas suffisant. Nous avons donc appliqué les règles "business" dans le monde de l'humanitaire, avec évidemment beaucoup de bienveillance.
Le partage peut devenir une norme. À nous toutes et tous d'œuvrer pour.
Vous affirmez avoir changé la vie de 1,5 million de personnes… Comment vérifier cela ?
Oui, 1,5 million de personnes. Nous avons déployé plus de 80 millions d'euros répartis dans 14 pays. Et cela dans les domaines de la jeunesse, de l'enfance et de l'environnement.
Vous plaidez aussi pour que l'aide devienne naturelle ou automatique : l'arrondi sur salaire, l'arrondi en caisse ou le pledge, le partage…
Récemment, j'ai donné des conférences à Gand et à Bruxelles devant un parterre d'entrepreneurs. Plusieurs d'entre eux ont fait une promesse. Laquelle ? Celle de donner un pourcentage de l'entreprise quand ils la vendront. Résultat ? Gagnant-gagnant. Cela produit des gens alignés, en fait. Parce que ce sont des gens qui feront quelque chose de bien. Le chanteur Grand Corps Malade a décidé de donner un pourcentage des recettes de son album. De nombreux grands groupes proposent maintenant à leurs employés de donner les arrondis après la virgule sur leur feuille de salaire. Le partage peut devenir une norme. À nous toutes et tous d'œuvrer pour.
C'est ce que vous nommez la révolution du partage.
En fait, tout le monde peut faire cela. Il faut un effet de masse, une solution pragmatique, une plateforme. Je dis simplement aux gens : si vous donnez, c'est déjà très bien. Si vous pensez pouvoir donner plus, sachez qu'il existe des solutions. Elles s'appellent Epic, INFIИITE.
Les gens donnent parce qu'il y a quelque chose qui les touche ou qu'ils espèrent faire avancer le monde de la recherche, de l'éducation, de la santé. Il est rassurant de voir que les gens de la société civile prennent de plus en plus de temps pour faire quelque chose qui les dépasse. C'est du temps, c'est de l'argent, c'est de l'influence.
Qu'est-ce qui importe le plus quand on crée une société : la chance, le travail, le talent, l'argent ?
Beaucoup de gens peuvent le faire. Je pense que mon talent, c'est ma capacité de convaincre, de comprendre un problème, de l'analyser, de réaliser une bonne étude de marché et de créer quelque chose qui n'existe pas.
Ainsi est né blisce/…
C'est une société d'investissement responsable. Si nous voulons avoir une influence positive sur le monde, il faut aussi influer sur la finance. Nous avons créé une société d'investissement, la première en Europe à avoir été certifiée B-Corp. Nous pensons que la finance positive ne devrait plus être un oxymore et que vous pouvez obtenir des retours financiers conséquents tout en trouvant de l'impact positif dans vos investissements. C'est l'exemple de notre prise de participation dans l'incroyable startup luttant contre le gaspillage alimentaire : TooGoodToGo.
Certains pensent qu'il faut avancer de manière un peu "coercitive". Et taxer davantage ceux qui ont "les épaules les plus larges". C'est parfois une demande des plus fortunés eux-mêmes : 260 millionnaires et milliardaires, issus de 17 pays, ont envoyé aux dirigeants politiques participants au Forum de Davos une lettre intitulée "Tax the rich".
Je pense que l'État doit parfois prendre des décisions qui ne font pas plaisir. Il y aura des élections importantes en juin. J'ai le plus grand respect pour les femmes et les hommes politiques parce qu'ils dédient une grande partie de leur existence au service du bien commun. Ils sont souvent assez mal traités. Évidemment, certains sont totalement hors sol, assez loin de nos priorités. Je pense que nous avons besoin d'États forts, d'hommes et de femmes politiques qui mettront en action leurs pensées.
Et donc ?
Il y a sept ans, le Premier ministre indien a instauré une loi qui stipule qu'une entreprise qui fait plus de "X" millions d'euros de revenus, doit donner 2 % de ses bénéfices. Il y a eu un tollé, évidemment, de la part des actionnaires. Mais dans ce pays, 300 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Qui doit les aider ? L'État ne peut pas tout faire. La société civile a aussi un rôle à jouer. Je fais partie des gens qui pensent que l'impôt est nécessaire.
Donc…
Il faut parfois voter des lois qui ne plaisent pas. Rappelez-vous la loi Copé-Zimmermann en France, qui prévoyait, en 2011, une représentation équilibrée d'hommes et de femmes dans les conseils d'administration. Certains hommes hurlaient. Certaines femmes se plaignaient : nous sommes réduites à un quota… Plus de dix ans après, les résultats sont là et les conseils d'administration comptent plus de 45 % de femmes alors qu'au début des années 2010 ce chiffre était de moins de 20 %.
La richesse ne peut pas être l'alpha et l'oméga d'une société…
Le problème de la taxe sur le millionnaire, c'est que forcément les gens trouveront toujours qu'il y a plus riche que soi…
Il y a des classements des gens les plus riches dans tous les pays du monde, et on les met en avant. Comme si l'objectif ultime était de les taxer. Mais est-ce leur richesse qui les rend heureux ? Épanouis ? Heureux oui, peut-être, parce qu'ils peuvent, du jour au lendemain, aller où ils veulent. Mais est-ce l'épanouissement, cela ? Pas sûr… Depuis 40 ans, on a vécu dans un monde qui était absolu sur le plan de la réussite financière. Mais un monde qui mettait peut-être de côté les vraies valeurs. La richesse ne peut pas être l'alpha et l'oméga d'une société…
Vous racontez cette anecdote dans votre nouveau livre, Pause. Avant, quand les jeunes avaient 18 ans, enfin pas tous évidemment mais ceux et celles qui vivaient dans une famille aisée, ils demandaient d'avoir une voiture. Pour son 18è anniversaire, la fille d'un de vos amis a demandé à ses parents qu'ils se séparent d'une de leurs voitures…
C'est très marquant, en effet, de cette génération. Avant, une voiture représentait la liberté. Aujourd'hui, c'est très différent. Deux de mes enfants de plus de 18 ans n'ont pas leur permis. Cela n'est même pas un sujet pour eux, alors que moi, je voulais avoir mon permis à 18 ans et zéro jour. Je vous parlais des signaux faibles en début d'entretien : ceci en est un.
Ce nouveau livre, c'est en quelque sorte pour vivre en cohérence avec soi-même, pour être aligné…
Disons que c'est une sorte de méthode, de manuel, pour être aligné, c'est-à-dire pour être la vraie version de soi-même… . Sur les réseaux sociaux, les gens, souvent, postent une fausse version de ce qu'ils sont vraiment. Sur Insta, tout est magnifique. Il n'y a pas de problème. La vie va bien. Les parents ne sont jamais malades. Les enfants écoutent tout ce que nous leur disons. Merveilleux. Mais c'est évidemment naïf de croire cela. Donc, en effet, l'alignement, c'est arriver à être la vraie version de soi-même, pas nécessairement la meilleure.
Quelle est la différence ?
Tout n'est pas nécessairement bon dans la meilleure version de soi-même. La meilleure, c'est forcément du fake. Parce qu'il y a un moment où ce n'est pas vrai. Notre pensée existe. Nos valeurs sont importantes. Mais où sont nos actions ? Je ne suis pas là pour juger, mais cet alignement arrivera vraiment quand les gens diront quelque chose et le feront. Faire et après dire. C'est cela, l'alignement. C'est pour ça que je ne parle pas de succès, mais d'objectif. L'objectif n'est pas d'être heureux mais épanoui. Un homme qui prend son jet pour aller voir le Real Madrid contre Manchester City, est-ce que cela le rend heureux ? Certainement mais épanoui ? Pas forcément. L'essentiel, l'épanouissement, c'est la cohérence entre ce que l'on pense profondément, ce que l'on est et ce que l'on fait concrètement. Entre parenthèses, j'ai lu les "États d'âme" du grand-duc Henri du Luxembourg, et je trouve qu'il a travaillé cet alignement avec succès.
Peut-être vous lira-t-il…
Qui sait ? Sa franchise m'a plu. Moi, j'ai envie de vous dire quelque chose qui va peut-être vous surprendre. Mais voilà, j'ai envie de vous le dire. Il y a quelques semaines, j'ai dit à ma maman : "Merci d'avoir divorcé". Parce que je pense que mes parents n'auraient pas été heureux ensemble. Il m'arrive de voir certains parents, amis ou parents d'amis rester ensemble "pour les enfants". Moi j'ai dit merci à ma maman, merci parce que sa décision m'a permis certainement d'être qui je suis. Sinon, j'aurais peut-être été quelqu'un de différent. Maman, en divorçant, m'a donné plus de temps. J'aime beaucoup votre première question : dans quelle famille avez-vous grandi ? Je me rends compte que ma réponse, "un milieu aimant", cela a été essentiel, Tout est dans la première question et dans la première réponse.
Vos contempteurs jugent que vous êtes surtout un doux rêveur, un utopiste…
Moi, je me définis comme un optimiste pragmatique. Est-ce que je ne suis parfois pas un peu utopiste ? Oui, peut-être. Mais cela fait peut-être de moi une meilleure personne. Cela fait de moi un être plus fort, plus combatif. Je pense qu'il y a beaucoup de gens qui font beaucoup de choses, parfois de manière invisible, parfois visible. Moi j'ai décidé de communiquer autour de ça, d'en faire la promotion dans notre culture très judéo-chrétienne où beaucoup de gens agissent mais où peu en parlent.
Comment vous ressourcez-vous ?
Je marche et je fais du sport six fois par semaine. J'ai besoin de ça pour sortir les ondes négatives. Et une fois par an, je vais marcher avec mes deux meilleurs amis. C'est essentiel.
Vous ne mangez qu'une fois par jour, le soir. Très mauvais !
Je ne fais pas cela pour économiser du poids. Mais j'aime cette sensation de faim en fin de journée. Je mange une fois toutes les 24 heures. Maintenant que vous me parlez de nourriture, j'adore, j'imagine mon repas de ce soir ! Là, je suis heureux et ce, quoi que je puisse manger au dîner. Ce sera mon petit plaisir.
En qui ou en quoi croyez-vous ?
En quelque chose qui nous dépasse.
Pensez-vous à la mort, parfois ?
Jamais.
Qu'y a-t-il après la mort ?
La vie. D'ailleurs, je ne dis pas la mort. Je crois que ça ne s'arrête jamais.
Qu'est-ce qui vous a construit ?
Les gens que j'aime.
Êtes-vous un homme heureux ?
Oui, profondément.
Si Dieu existe, que souhaitez-vous qu'il vous dise quand vous le rencontrerez ?
Quand je le rencontrerai, j'aurai le sourire sur mon visage.
Du côté de chez Proust
Quelle est votre vertu préférée ? Le travail.
La qualité que vous préférez chez un homme ? La générosité.
Chez une femme ? La générosité.
Quel est votre principal défaut ? Je suis toujours en retard.
Votre principale qualité ? Je suis de confiance.
Votre rêve de bonheur ? Un tour du monde en famille.
Quel serait votre plus grand malheur ? Perdre les gens que j'aime. Cela m'est arrivé. Mon frère et mon père.
Quel est votre auteur préféré ? Je pourrais dire mon épouse, qui a écrit un livre. Et je dirais aussi Stefan Zweig.
Votre compositeur préféré ? Schubert, l'Ave Maria.
Un héros préféré dans la fiction ? Ric Hochet.
Qu'est-ce que vous détestez par-dessus tout ? L'anonymat des réseaux sociaux. Les gens qui se cachent pour cracher des insultes. Quand on pense quelque chose, qu'on le dise à visage ouvert.
Quel est le don que vous auriez aimé avoir ? Parler toutes les langues du monde.
Comment aimeriez-vous mourir ? Deux options. Soit dans mon sommeil, soit tout de suite. Bam !
Quelle est la faute chez les autres qui vous inspire le plus d'indulgence ? En fait, comme j'ai appris à ne pas juger, je pardonne tout.
Avez-vous une devise ou une phrase qui vous inspire ? Confucius : "Tous les gens pensent que le bonheur, c'est d'être au sommet de la montagne. Mais le vrai bonheur, c'est de gravir le chemin".