"Les activistes écologistes et l'État vont continuer à s'opposer et à se radicaliser"
C'est le grand enseignement qu'ils tirent de leur enquête : il existe aujourd'hui deux camps "déjà irréconciliables" entre d'une part des écologistes radicaux et d'autre part un État répressif. Comment tout cela va-t-il finir ? C'est à cette question que tentent de répondre les deux reporters Anthony Cortes et Sébastien Leurquin dans leur livre. Entretien avec Anthony Cortes.

- Publié le 23-04-2023 à 08h01

Chez les activistes, on envisage la violence. En face, on redoute l'attentat. Comment tout cela va-t-il finir ? C'est à cette question que tentent de répondre les deux journalistes Anthony Cortes et Sébastien Leurquin au travers d'une enquête passionnante.
Pendant plus d'un an, les deux hommes ont mené une dizaine de reportages au cœur du conflit et plus de quatre-vingts entretiens avec des militants, des parlementaires, des décideurs politiques, des sources ministérielles ainsi que différents services du Renseignement français. Selon eux, l'heure est grave et le choc inéluctable entre d'une part une nouvelle génération d'activistes écologistes radicaux et d'autre part la machine étatique. Ils publient le fruit de leur investigation dans un ouvrage intitulé L'affrontement qui vient. De l'éco-résistance à l'éco-terrorisme ? (Éditions du Rocher). Entretien avec Anthony Cortes.
C'est le grand enseignement que vous tirez de votre enquête : il existe aujourd'hui deux camps "déjà irréconciliables", soutenez-vous, entre d'une part des écologistes radicaux et d'autre part un État répressif. Comment en est-on arrivé là ?
Il s'agit en effet de deux camps, de deux radicalités qui se nourrissent l'une et l'autre. Pour comprendre ce qui se joue aujourd'hui, il faut remonter aux racines de chacune de ces deux radicalisations :
D'un côté, il y a celle des écologistes avec plusieurs générations : les altermondialistes qui se sont engagés depuis des décennies ; ceux qui évoluent au sein des partis politiques et qui ont choisi de jouer le jeu démocratique mais qui n'ont jamais vraiment obtenu gain de cause en tout cas pour un changement de paradigme ; et puis il y a cette jeunesse qui a moins joué le jeu démocratique mais qui a participé à des manifestations pacifistes, des pétitions et aux marches pour le climat mais qui n'a pas obtenu grand-chose non plus.
Les écologistes tirent dès lors un bilan très négatif de leur action passée et en sont arrivés à rejeter les règles autorisées (la démocratie, la manifestation…), ce à quoi est venu s'ajouter un contexte d'urgence climatique. Les déceptions ont permis que les esprits puissent accueillir l'installation d'actions plus fortes, de méthodes plus directes, notamment celle de sabotage.
De l'autre côté, il y a la radicalisation de l'appareil de l'État qui fait face à cette nouvelle mouvance et qui, plutôt que d'agir politiquement, durcit le ton pour remettre au pas ces militants qui montent en puissance. L'État se dit que cela ne sert à rien d'installer des espaces de concertation très développés puisque ces gens-là ne joueront de toute façon pas le jeu. Il choisit lui aussi la confrontation. On assiste alors à une surenchère de part et d'autre qui fait que l'on en arrive comme le mois dernier vaux événements de Sainte-Soline (cette manifestation interdite contre le projet de mégabassine dans les Deux-Sèvres au centre-ouest de la France qui s'est transformée en un violent affrontement avec les forces de l'ordre, NdlR).
Cette génération d'activistes que vous appelez "la nouvelle constellation écologiste" se caractérise donc par un recours à une violence qui serait nécessaire ?
Oui, précisément. Aujourd'hui en France, cela se limite à une violence matérielle, contre des œuvres d'art par exemple. Il n'est pas encore question de violence physique car lorsque l'on parle avec ces militants de tous bords, ils nous répondent que la ligne rouge pour eux est le Vivant.
Pour le reste, c'est exact : il y a un ras-le-bol dans le chef de ces activistes qui, face à des espaces démocratiques bouchés, optent pour d'autres méthodes qui sortent de la légalité. Le recours au sabotage qu'ils appellent "le désarmement" a par exemple fait son chemin. Vu le contexte d'urgence climatique et le peu de temps qu'il reste pour agir, ces écologistes radicaux présentent ces outils comme des moyens de légitime défense.
Vous qui avez réalisé plusieurs reportages sur place, comment analysez-vous ce phénomène ? Cette violence "nécessaire" est-elle légitime ?
Je ne sais pas si elle est légitime mais elle peut en tout cas s'entendre. Lors de nos reportages, nous avons pu observer la souffrance que ressentent ces militants écologistes, cette impression de subir la marche forcée d'une machine qui nous dépasse totalement. Par ailleurs, on ne peut que constater du côté de l'appareil de l'État une tendance à se détacher de l'esprit originel de la République et de la démocratie. C'est vrai que l'on a envie de renvoyer les gouvernants au Contrat social de Jean-Jacques Rousseau et à l'esprit des Lumières. Cela bouillonne en nous.
C'est Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur, qui a fait surgir en premier dans le débat public français l'expression "d'éco-terrorisme à combattre" au sujet de manifestants contre un projet de bassin de rétention d'eau dans les Deux-Sèvres. Ce terme d'éco-terrorisme a-t-il été employé à bon escient ?
Vu la montée en puissance de la violence, la question est légitime. Toutefois, les propos de Darmanin sont à ce stade hors sol car il utilise le terme d'éco-terrorisme pour viser les dangers qui planent sur la Sûreté de l'État. Or, nous n'en sommes pas là en France. L'État n'en est pas encore à envisager des homicides sous motif politique. Ce qui est certain, c'est qu'en utilisant ce terme à mauvais escient, Darmanin incite les écologistes radicaux à aller encore un cran plus loin dans leurs actions puisqu'ils sont déjà taxés d'éco-terroristes.
Y a-t-il un risque d'éco-terrorisme en France ? Cela, c'est une autre question. Lorsque l'on discute avec le Renseignement français, il nous suggère de regarder ce qui se passe à l'étranger, notamment en Allemagne. À Berlin, en 2021, il y a eu une tentative d'attentat d'un groupe d'ultra-gauche avec des revendications écologistes. On pourrait un jour en arriver à cela en France.
Pour l'heure, la question qui se pose est celle d'un État qui bafoue parfois le Droit. Sans compter, aussi, certaines législations qui s'avèrent complètement obsolètes…
C'est exact. Ce que les militants reprochent également à l'État, c'est le faible espace démocratique. Lorsque l'on regarde le droit français de l'Environnement, on voit que le champ démocratique, les discussions publiques, les espaces de concertation ne sont pas coercitifs, ils sont seulement consultatifs. Peut-être que de ce côté-là, il faudrait changer le Droit. Mais aujourd'hui, force est de constater que la majorité présidentielle en France va à rebours de cette volonté en réduisant notamment les espaces de concertation et les délais des enquêtes publiques. Elle veut aller beaucoup plus vite.
Sur papier, l'État est dans les clous, on ne peut pas dire que c'est illégal même si cela va à l'encontre de l'esprit démocratique. Mais dans d'autres dossiers comme dans celui du Grand contournement autoroutier (GCO) de Strasbourg, on est clairement sur de l'illégalité puisqu'il y a dix recours dont certains suspensifs et malgré cela, l'État a poursuivi les travaux.
L'ancien président de la République François Hollande parle pour sa part "d'actes de désespérance" pour décrire ce qui se joue aujourd'hui…
Oui, les mots de François Hollande sont forts, et j'ai le sentiment que cela résume plutôt bien le phénomène. Lorsque l'on parle avec des militants qui sont prêts à envisager la radicalité, ils parlent d'abord de leur éco-anxiété, cette peur panique, cette angoisse terrible qui les ronge, puis de cette frustration démocratique et de cette colère à l'égard d'un État qui ne les écoute pas… cela crée de la désespérance.
Mais en même temps, en parlant de désespérance, peut-être que cela dépolitise un peu la chose. Car il ne faut pas se méprendre : cette propension à la radicalité n'est pas seulement une réaction qui vient des tripes, c'est aussi une volonté de renverser un système qui ne leur convient pas. L'engagement des plus jeunes s'est d'ailleurs tourné vers une lutte plus anticapitaliste, qui ne veut plus faire consensus et qui assume de cliver et d'aller au conflit.
L'affrontement entre ces deux camps est à nos portes, s'il n'est pas déjà là. À quoi faut-il s'attendre dans les prochaines années ?
On voit déjà des scènes d'affrontement, on l'a vu à Sainte-Soline. On risque d'en voir encore au cours de ces prochaines semaines avec les différentes actions menées par le mouvement des Soulèvements de la Terre et au cours desquelles l'on pourrait retrouver une forme de violence et de répression.
La démarche des Soulèvements de la Terre est intéressante du point de vue de l'observation. C'est un mouvement qui est en totale rupture avec l'héritage écologiste traditionnel dans le sens où il essaye d'ouvrir la cause écologiste à d'autres courants dont des plus radicaux, notamment à l'ultra-gauche. Il y a également cette volonté de s'inscrire dans une lutte anti-capitaliste, de créer un vrai mouvement éco-social et de répondre à la violence par éventuellement de la violence.
Par conséquent, on peut légitimement se demander vers quoi nous allons. La question se pose d'autant plus si des individus sont entourés d'éléments radicaux venus de l'ultra-gauche qui ont une tradition violente et qui ont envie d'aller à la confrontation, de faire tomber l'État et le système capitaliste. Nous allons donc indéniablement vers une montée des tensions, vers une montée en puissance des radicalités dans les deux camps.
Les auteurs :
Anthony Cortes est journaliste à Marianne et auteur du "Réveil de la France oubliée" (Éditions du Rocher, 2021).
Sébastien Leurquin est journaliste indépendant, il enquête pour différents médias.
Le livre :
"L'affrontement qui vient. De l'éco-résistance à l'éco-terrorisme ?",
Anthony Cortes et Sébastien Leurquin, Éditions du Rocher, 2023, 243 pp., 18,90 euros.

Extraits du livre :
"Partout où nous nous sommes rendus dans le cadre de cette enquête, la même question rhétorique parvenait à nos oreilles : "Qui est vraiment violent ? Ceux qui détruisent la Terre ou ceux qui la défendent ?"
"Ce besoin d'aller jusqu'au bout, pour certains de celles et ceux que nous avons interrogés, est avant tout motivé par une certitude : la fin est proche et, pour l'éviter, il faut agir. Différents sondages attestent d'une certaine impatience dans la population […]. Sur quoi cette anxiété générationnelle va-t-elle déboucher ?"
"En France, la théorie de l'effondrement trouve un écho particulier. Selon une étude de la Fondation Jean Jaurès, 65 % des Français sont d'accord avec l'assertion selon laquelle 'la civilisation telle que nous la connaissons actuellement va s'effondrer dans les années à venir'."
"Le message de l'État est donc clair : il y a des limites à ne pas dépasser et gare à qui s'y risquera […]. 'Quand on parle de limites, on ne parle pas forcément de la loi, puisque dans certains cas, la loi est déjà dépassée. Mais des limites morales', tonne François Hollande."
"La propension de l'ultragauche à cibler les réseaux téléphoniques, électriques et industriels, amène les services de l'État à imaginer le cran d'après, à l'image de ce qui a pu être observé en Allemagne."