Au tribunal, faut-il remplacer "Maître" par "Monsieur" ou "Madame l'avocat(e)" ?

En audience, certains magistrats ont décidé d'éliminer le titre "maître" pour le remplacer par "monsieur" ou "madame l'avocat(e)". Est-ce un manque de respect des usages, voire une moindre considération à l'égard du Barreau ? Ou cela importe-t-il peu, mieux valant mettre son honneur dans la liberté et l'indépendance d'esprit?

 Un transporteur routier, endetté auprès de l’État de plusieurs centaines de milliers d’euros, est parti à la cloche de bois.
Pour d’aucuns, le titre de “Maître” n’est pas une coquetterie. Le renier serait affaiblir symboliquement la place de l’avocat dans l’institution judiciaire. À votre avis ? ©AlcelVision – stock.adobe.com

NON. "Le titre de "Maître" n'est pas un privilège. Il incarne la neutralité et la permanence d'un rôle : celui de défendre. Il doit être conservé"

Une opinion de Henri Laquay, avocat au barreau de Bruxelles

Maître vous avez la parole. Monsieur l'avocat, taisez-vous !

Depuis le Moyen Âge, on nous appelle "Maîtres". Ce titre, à la fois respectueux et neutre, a survécu aux rois, aux révolutions et aux républiques. Mais, dans certaines juridictions, il commence à disparaître, au profit d'un plus banal "Monsieur" ou "Madame l'avocat(e)".

Ce titre a commencé à s'imposer officiellement au XIIIe siècle. Il apparaît dans une ordonnance de Philippe III le Hardi en 1274, qui accorde aux avocats membres du Parlement la qualité de "corps constitué" et le droit au titre de "Maître". Cette appellation se retrouve aussi dans des textes réglementaires du Parlement de Paris à partir de cette période, puis se généralise au XIVe siècle.

Des œuvres littéraires du XVe et XVIe siècle, comme La Farce de Maître Pathelin et des actes de procédure de l'époque, montrent que le terme était déjà utilisé dans la vie professionnelle.

Dans son Histoire du barreau de Paris depuis son origine jusqu'à 1830, volume 1, publié en 1864, l'auteur, Me Gaudry, ancien bâtonnier de l'Ordre des avocats à la Cour impériale de Paris, précise : "Dans une procédure faite devant la cour, on avait donné à un avocat le titre de sieur ; le 24 février 1699, la cour décide que les avocats devront porter le titre de maître. Ils furent confirmés dans ce titre par un arrêt du 26 août 1721 et, depuis, il leur a toujours été donné." (p. 484)

Il n'était venu à l'idée de personne de modifier cet immémorial usage jusqu'au jour où, des magistrats de Belgique francophone, particulièrement à Bruxelles, se sont mis en tête d'éliminer le titre "maître" pour le remplacer par "monsieur" ou "madame l'avocat(e)" et de le faire ostensiblement en audience, devant les clients. Il y a quelques années, c'était l'exception, aujourd'hui ça tend à devenir la règle.

Il ne s'agit évidemment pas d'un hasard mais d'un coup de force lexical mûrement réfléchi (ce constat n'a rien d'offensant, les magistrats étant connus pour leur esprit de réflexion et d'analyse).

Presque intolérable

Ces magistrats nous donneront probablement des tas d'explications, plus ou moins rationnelles.

Instinctivement, j'y vois une volonté affichée d'absence de respect des usages établis, une manière de refuser la spécificité de la fonction d'avocat et une moindre considération à l'égard du Barreau. Le terme "maître" devient, aujourd'hui, pour certains, trop condescendant, trop hautain, presque intolérable à prononcer.

Il est assez drôle de voir ces magistrats agir de la sorte alors que ce corps défend ses traditions et que certains ne supportent pas le moindre écart à l'étiquette.

C'est d'autant plus extravagant que les avocats sont les premiers à afficher une certaine condescendance à l'égard des magistrats. À chaque audience, les avocats lancent des dizaines de fois du "madame ou monsieur le président" à un juge et du "madame ou monsieur le procureur" à un jeune qui est substitut depuis deux mois.

De plus, dans notre modernité actuelle, utiliser les termes "monsieur l'avocat", "madame l'avocate" et, pourquoi pas, "mademoiselle l'avocate", c'est prendre le risque d'imposer d'autorité un genre et un statut. Le terme "maître", totalement neutre, utilisé indistinctement pour tous, a l'avantage de n'attribuer ni genre ni statut, dont notre toge est le symbole.

Le titre de "Maître" n'est ni un privilège ni une coquetterie. Il est l'expression d'une tradition séculaire, qui unit les avocats au-delà des modes, et d'un respect mutuel entre les acteurs de justice. Le renier, c'est affaiblir symboliquement la place de l'avocat dans l'institution judiciaire. Que l'on soit à Paris, à Bruxelles ou ailleurs, ce mot dit encore ce que nous sommes.

Il incarne la permanence d'un rôle : celui de défendre. Il doit d'être conservé.

OUI "Ne pas s'y conformer n'implique pas nécessairement une atteinte à la dignité du barreau"

Une opinion de Nicolas Devaux, avocat au barreau de Namur

La qualification de "maître" semble bien en usage dès l'Ancien Régime pour désigner les avocats, mais aussi plus largement les licenciés en droit.

Il est néanmoins pittoresque de constater que loin d'y voir une marque d'honneur, les membres du barreau de cette époque considéraient cette appellation très inférieure à leur condition et n'avaient d'autre ambition que de se faire attribuer les qualifications telles que Monsieur, Heer, Dominus, réservées à l'époque aux gens de qualité.

Ne serait-ce pas une faute de goût d'y attacher trop d'importance ? Il y va d'un simple usage. Ne pas s'y conformer n'implique donc pas nécessairement une atteinte à la dignité du barreau.

En revanche, cette question de forme pose la question des rapports entre les avocats et les magistrats, et de leur identité respective.

Liberté et indépendance, voilà deux termes qui constituent un socle commun aux membres de la magistrature et du barreau. C'est une force permettant de résister aux déficits récurrents de l'État fédéral, que ce soit dans le cadre de la gestion de la justice ou la diminution des droits des citoyens.

Pensons à la réforme du droit de faire opposition face aux jugements par défaut, qui est devenu exceptionnel, tant au pénal qu'au civil. Songeons au principe qui veut que les jugements soient en règle exécutoires, ce qui était l'exception auparavant. Le législateur d'autrefois, dans sa grande sagesse, avait bien compris la nécessité d'avoir deux chances (double degré de juridiction) avant de passer à la caisse, sauf dans certaines circonstances laissées à l'appréciation du juge. Les raisons ? Purement financières aujourd'hui. Le résultat ? Une diminution des droits des citoyens, heureusement rééquilibrés par les juridictions de fond et par la Cour de cassation. Ces juridictions se seraient probablement bien passées de se pencher sur des questions de procédure retardant l'issue du fond du litige.

Estime réciproque

La liberté et l'indépendance d'esprit, mais aussi le sens du désintéressement, et une certaine distance face aux contingences matérielles caractérisant nos professions et doivent amener magistrats et avocats à ne pas se satisfaire de ce qui se fait, mais à dénoncer, même à contre-courant, ce qu'il y a d'arbitraire et de déshumanisant.

N'est-ce pas par ces valeurs communes que le monde judiciaire conservera son crédit ? Soyons frondeurs !

Les exemples ne manquent pas de membres de nos professions qui placent l'honneur, l'engagement et parfois le sacrifice au service du bien commun : des magistrats engagés au mépris de leur sécurité contre la criminalité organisée, la dignité du déroulement du procès des attentats de Bruxelles, des victimes des attentats de Paris touchées par les excuses d'un magistrat considérant que son accueil n'avait pas été à la hauteur sur le lieu terrible des crimes.

La relation entre les magistrats et le barreau, n'est, quant à elle, pas à la verticalité. Elle exige estime réciproque des personnes et des fonctions. Le principe du contradictoire et celui de la juste décision sont à ce prix.

La systémisation et la numérisation de la justice déshumanisent progressivement sa gestion en réduisant radicalement les contacts entre ses divers acteurs : avocats, greffiers, magistrats qu'ils soient du parquet ou du siège.

Pour travailler, s'écouter avec recul et réserve, les acteurs de justice doivent se connaître et se côtoyer hors salle d'audience. C'était une évidence qui ne l'est plus aujourd'hui.

Lieux de justice purement fonctionnels et technocratisation du monde judiciaire exigent plus encore qu'hier de créer des lieux et des occasions de convivialité.

Osons ouvrir et fréquenter assidûment dans nos palais les centres culturels, les buvettes, les mess, appelons-les comme on veut. Il s'agit là de leur âme, dont ils sont de plus en plus dépourvus.

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