Guerre, pénurie et pandémie : "Si on accumule tous les scénarios négatifs, on a la tempête parfaite. Mais ce n'est quand même pas le plus probable…"
Historique, ce choc majeur ? Semblable au choc pétrolier des années 70 ?

- Publié le 25-03-2022 à 15h07
- Mis à jour le 26-03-2022 à 10h13

L'année commençait bien. Le variant Omicron était moins dévastateur qu'imaginé. Le soulagement pointait le bout de son nez. La croissance économique s'en ressentait. Après une année 2021 clôturée sur un inattendu 6 % de croissance du PIB, le premier trimestre s'inscrivait entre + 0,4 % et + 0,6 % d'après les premières estimations du Bureau fédéral du Plan et de la Banque nationale (BNB). Et puis, patatras. Hausse des prix de l'énergie, invasion en Ukraine, re-flambée des prix de l'énergie, couplée à des pénuries de matières premières…
Historique, ce choc majeur ? Semblable au choc pétrolier des années 70 ? " Historique, oui, explique Philippe Ledent, économiste chez ING. Pour les effets "prix" et les pénuries, oui, c'est historique dans les taux de croissance qui sont observés depuis quelques semaines. Semblable à celui des années 70 ? Non. Il est plus global, ne concerne pas seulement le pétrole. Le contexte économique est très différent, l'organisation du commerce mondial et de la production des entreprises est aussi très différente" , poursuit l'économiste.
Taux d'épargne très élevé
La différence n'exclut pas l'inquiétude. Elle se nourrit d'incertitudes, particulièrement grandes. L'ampleur de la durée du choc, surtout, est inconnue. Et ça, ce n'est pas rien. " Je ne suis pas d'un naturel inquiet" , lance cependant Etienne de Callataÿ, économiste lui aussi, professeur de finances à l'UNamur. Il faut regarder ce qu'il y a de positif dans l'équation. "Les taux d'intérêt restent très bas. Le taux de chômage reste lui aussi faible, notamment en raison des pénuries sur le marché du travail. L'épargne reste largement au-dessus de la moyenne historique (NdlR : 15,5 % en 2021 après avoir culminé à 20 % en 2020, contre une moyenne historique de 11-12 %). La première réaction à ce choc sera certainement négative, mais ces quelques fondamentaux forment un coussin de sécurité qui devrait empêcher que la Belgique entre en récession ", estime Etienne de Callataÿ. Lequel ajoute que les investissements des entreprises, poussés par la transition énergétique et l'investissement public - les plans de relance, notamment - restent eux aussi supérieurs à la moyenne.
Choc de confiance
Philippe Ledent se montre un brin moins optimiste. " Pour la zone euro, la combinaison d'un choc sur la confiance, sur les échanges, les investissements et les prix des matières premières devrait provoquer une croissance négative, au moins un trimestre. Le problème est que pour l'énergie et d'autres matières premières, le choc d'inflation correspond vraiment à un appauvrissement des ménages puisque nous payons une facture à l'étranger. Sans être alarmiste non plus, ça ne sert à rien, on peut raisonnablement penser que dans les prochains mois, ce sera à qui sait reporter ses hausses de coûts sur ses prix de ventes", poursuit l'économiste. Autrement dit, "certains le pourront, et c'est le consommateur qui en souffrira, certains ne pourront pas et seront en difficulté. D'où un ralentissement économique ".
D'un point de vue purement macroéconomique, il n'y a pas pour l'instant péril en la demeure. Geert Langenus, économiste en chef de la BNB n'exclut pas un trimestre de croissance négative mais " le scénario de base pour 2022 n'inclut pas à ce stade un taux de croissance sous les 2 %. " Pour l'instant…
Prévisions revues à la baisse, inévitablement
La Banque centrale européenne (BCE) table, elle, sur un taux de 2,7 %, contre 3 % initialement prévu. Les orientations sont clairement baissières et tant la BNB que le Bureau du Plan balaieront sans doute l'estimation première d'un taux de croissance du PIB ici aussi fixé à 3 % à l'origine, " mais le taux de croissance attendu pour le 1er trimestre, de 0,4 à 0,6 %, constitue un bon matelas de sécurité, puisque cela signifie que mécaniquement, la croissance sera au moins de 1,6 %, même si le taux de croissance est nul durant les trois autres trimestres de l'année ", précise opportunément Igor Lebrun, économiste au Bureau du Plan. Laquelle institution vient toutefois de chiffrer l'impact de la guerre en Ukraine à - 0,51 % de PIB. Pour le moment…
Longue liste de questions
Sur papier, les inconnues restent en effet très nombreuses. Le conflit en Ukraine va-t-il s'enliser ? Les pénuries de matières premières vont-elles perdurer et, partant, provoquer la famine dans certaines parties du globe, particulièrement en Afrique ? " Ceci étant, les récoltes de l'année dernière ont heureusement été plutôt bonnes. De plus, il y a du stock en réserve, même si la moitié des stocks sont détenus par la Chine…" , poursuit Philippe Ledent. Qui égrène bien d'autres sources de préoccupation : " Quid de mouvements sociaux dans les pays européens ? Si les prix des matières premières augmentent fortement, quelle sera la réaction sociale ? Dans un premier temps, tout le monde se dit que ce n'est rien face à l'horreur de la guerre. Mais dans quelques semaines, dans quelques mois ? La pandémie de Covid ne va-t-elle pas provoquer de nouvelles ruptures d'approvisionnement en raison de la "fermeture" de la Chine ? Ces quelques questions peuvent préoccuper, et si on accumule tous les scénarios négatifs, on a la tempête parfaite. Mais ce n'est quand même pas le plus probable…" L'économiste d'ING ajoute d'ailleurs qu'en termes de stabilité financière, " il n'y a pour le moment pas grand-chose à signaler. Tout semble tenir. Pas de défaut, pas d'entreprise coincée dans le piège russe…"
Revenus disponibles en hausse
" Et puis, même si c'est très imparfait, l'indexation des salaires et la poursuite de certaines mesures de soutien pour les entreprises vont aussi aider à parer le choc , poursuit Etienne de Callataÿ, par ailleurs fondateur de Orcadia Asset Management. Je pense qu'on va apprendre à vivre avec les impacts de cette terrible guerre, un peu comme avant 1989, quand les missiles russes pointaient encore sur l'Europe. Dans quelques mois, la confiance reviendra, les gens auront besoin de vacances, de loisirs, de consommer…" , estime l'économiste, qui ajoute malicieusement que pour les finances publiques, la forte inflation actuelle neutralise partiellement les effets des dépenses publiques sur l'endettement public, en baisse. " Ce qui veut dire que l'État retrouve quelques munitions en cas de pépin." Les ménages belges, un peu moins, puisque d'après le Bureau du Plan, la guerre en UIkraine devrait grever un peu leur pouvoir d'achat cette année (- 1,36 %), alors qu'une hausse de 1,2 % était initialement prévue.