"Une attaque contre le pétrole iranien pourrait entraîner une guerre totale entre l'Iran et Israël"
L'attaque de l'Iran sur Israël a fait remonter le prix du baril. La riposte israélienne pourrait avoir un impact sur les prix mondiaux du pétrole.
- Publié le 08-10-2024 à 14h13
- Mis à jour le 08-10-2024 à 16h15

Depuis l'attaque menée par l'Iran sur Israël la semaine passée, le monde se demande comment l'État hébreu va réagir. Va-t-il s'en prendre à des cibles politiques ou militaires iraniennes ? Ou va-t-il viser des infrastructures pétrolières ou gazières iraniennes ? Et comment Téhéran pourrait-elle réagir à une telle riposte israélienne ? Tentatives de réponses avec Bob McNally, fondateur du Rapidan Energy Group et ancien conseiller de George W. Bush en matière d'énergie, et avec Francis Perrin, directeur de recherche à l'Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).
1. Une attaque d'Israël contre le pétrole iranien
Membre de l'Opep +, l'Iran est un poids lourd du marché pétrolier mondial. Au sein du golfe Persique, l'Iran arrive juste derrière l'Arabie saoudite et l'Irak, au niveau de la production pétrolière.
En dépit des sanctions américaines à son encontre, Téhéran exporte environ 1,7 million de barils par jour de pétrole brut et raffiné, ce qui correspond à environ 1,6 % de la consommation mondiale. Si le pétrole iranien est principalement écoulé en Chine, à prix bradé, une attaque à son encontre ferait immanquablement monter les prix mondiaux. "C'est d'ailleurs l'anticipation d'une attaque d'Israël contre l'Iran qui a fait monter les prix du baril ces derniers jours, explique Francis Perrin. Si Israël venait à cibler le pétrole iranien, le baril de Brent dépasserait les 80 dollars. Jusqu'où pourrait-il monter ? C'est impossible à dire".
Mais Israël va-t-il se risquer à cibler le pétrole iranien alors qu'il pourrait viser des cibles militaires, politiques ou industrielles ? "Une attaque contre le pétrole iranien serait considérée comme une riposte de niveau élevé et pourrait entraîner une guerre totale entre l'Iran et Israël, avertit Francis Perrin. Joe Biden n'en veut pas, mais la décision appartiendra au cabinet de guerre de Benyamin Netanyahou".
Rappelons également qu'une flambée des prix du pétrole ne ferait pas plaisir à Kamala Harris, à quelques semaines des élections présidentielles américaines. En effet, le prix du gallon d'essence, qui dépend grandement de l'évolution du baril, est étroitement surveillé par les électeurs américains.
"Je pense qu'Israël s'abstiendra, dans un premier temps, de lancer des attaques majeures contre les installations d'exportation du pétrole iranien, avance, de son côté, Bob McNally. Mais si l'escalade se poursuit, ces installations iraniennes pourraient être visées par Israël".
Parmi les cibles les plus importantes en Iran figure l'île de Kharg, le principal canal d'exportation du pétrole iranien.
"Si le régime iranien estime que sa survie est en jeu, il pourrait s'en prendre aux infrastructures du golfe pour tenter de dissuader Israël de mener d'autres attaques."
2. Une attaque iranienne contre le pétrole du golfe Persique
Si l'Iran représente une production pétrolière de 3,4 millions de barils par jour (dont 1,7 million destiné à l'exportation), la région du golfe Persique pèse environ 19 millions de barils par jour de production, soit quasiment un cinquième de la consommation mondiale. Bref, perturber la production ou les capacités d'exportation de la région pourrait avoir un impact gigantesque.
"Le scénario le plus pessimiste, pour l'économie mondiale, impliquerait des dommages importants et des pannes prolongées au niveau des infrastructures pétrolières du golfe", estime d'ailleurs Bob McNally.
Mais est-ce réaliste ? "L'Iran préférerait qu'il y ait une désescalade, ajoute l'ancien conseiller de George W. Bush. Mais si le régime iranien estime que sa survie est en jeu, il pourrait s'en prendre aux infrastructures du golfe pour tenter de dissuader Israël de mener d'autres attaques. L'Iran l'a fait en septembre 2019 en frappant les installations pétrolières saoudiennes critiques d'Abqaïq et de Khouraïs".
Parmi les cibles saoudiennes possibles, Bob McNally pense à l'usine de traitement du pétrole brut située à Abqaïq et au terminal d'exportation situé à Ras Tanura.
Francis Perrin estime également qu'une attaque de Téhéran contre les infrastructures pétrolières saoudiennes ne pourrait avoir lieu que si le pétrole iranien est préalablement attaqué par Israël. "Le pétrole est le cœur de l'économie iranienne, explique Francis Perrin. S'il est attaqué, le régime pourrait se dire que, perdu pour perdu, on met le bazar dans la région". Néanmoins, on n'en est pas encore là.
"Le pétrole est le cœur de l'économie iranienne. S'il est attaqué, le régime pourrait se dire que, perdu pour perdu, on met le bazar dans la région"
3. Un blocage du détroit d'Ormuz
Le détroit d'Ormuz est encore plus important, puisqu'environ 21 millions de barils par jour y sont passés en 2022. Cela représente environ 22 % de la consommation mondiale de produits pétroliers. L'Iran pourrait-il s'y attaquer pour empêcher ces flux d'alimenter les économies mondiales ? "Le blocage d'Ormuz constituerait un acte de guerre et entraînerait les États-Unis dans le conflit, répond Francis Perrin. Téhéran ne s'y risquerait que si la situation était désespérée, par exemple si la survie du régime était en jeu".
"C'est le blocage d'Ormuz qui menacerait le plus de barils de pétrole, confirme Bob McNally. Mais les États-Unis, et leurs alliés, finiraient par le rouvrir. À mon avis, le risque le plus important est celui de dommages massifs aux infrastructures pétrolières essentielles du golfe".
4. Un embargo pétrolier est exclu
Ce scénario, qui s'est déjà produit par le passé, semble aujourd'hui totalement exclu. Pourquoi ? "Il est essentiel, pour les pays producteurs, de vendre leur pétrole, avance Francis Perrin. L'Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats arabes unis ne vont donc pas déclencher un embargo pétrolier pour soutenir l'Iran, un pays chiite non arabe. Ils ne l'ont fait ni pour Gaza ni pour le Liban".
Francis Perrin rappelle également que ce n'est pas l'Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) mais l'OPAEP (Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole) qui avait mis en place un embargo en 1973. Quoi qu'il en soit, l'époque a changé et cela semble exclu en 2024.
5. L'Arabie saoudite compense la perte de l'Iran
Rappelons qu'il y a actuellement du pétrole en abondance dans le monde. Les 22 pays de l'Opep +, dont la Russie et l'Arabie saoudite, diminuent d'ailleurs volontairement leur offre pétrolière, de plus de 5 millions de barils par jour, pour soutenir les prix.
Ces barils pourraient théoriquement être remis sur le marché en cas d'attaque frappant des infrastructures pétrolières (en Iran ou d'ailleurs). Néanmoins, une hausse des quotas de production de l'Opep + pourrait être interprétée comme un coup de main aux pays occidentaux, qui auraient subi la flambée des prix du pétrole sans cette intervention. Le cartel devrait donc bien réfléchir avant de prendre une telle décision.
En outre, les décisions de l'Opep +, dont font partie l'Iran et la Russie, sont prises à l'unanimité. Or ces deux pays ne voudront probablement pas venir en aide aux Occidentaux en cas de flambée des prix du pétrole consécutive à une attaque israélienne sur les infrastructures iraniennes. D'autant plus que la Russie a besoin d'un pétrole cher pour financer sa guerre en Ukraine et que le pétrole est sa première source de revenus.
"Néanmoins, l'Arabie saoudite pourrait décider unilatéralement de remettre des barils sur le marché pour compenser une perte de production en Iran ou ailleurs, précise Francis Perrin. Riyad deviendrait alors une cible potentielle de l'Iran et devrait recevoir préalablement des garanties de protection de la part des États-Unis". Rappelons aussi que Téhéran et Riyad ont récemment renoué des relations diplomatiques.
