"Le cabinet Bihet redoute qu'Engie accélère le démantèlement de Tihange 1"
Le démantèlement rapide de Tihange 1 rendrait impossible une relance du réacteur, pourtant voulue par le gouvernement De Wever.
- Publié le 02-09-2025 à 08h10
- Mis à jour le 02-09-2025 à 15h11
Le mercredi 1er octobre à minuit, le réacteur nucléaire Tihange 1 sera déconnecté du réseau électrique, après 50 années de service. Cet arrêt sera-t-il temporaire ou définitif ? C'est la grande question du moment dans le secteur de l'énergie. En effet, le deuxième plus vieux réacteur nucléaire du pays fait l'objet de discussions entre le ministre de l'Énergie, Mathieu Bihet (MR), et ses propriétaires.
Pour rappel, Tihange 1 est détenu à 50 % par le groupe français Engie et à 50 % par EDF Belgique, filiale à 100 % du groupe français EDF. La France est donc fortement impliquée dans l'avenir du réacteur.
On le sait, le gouvernement De Wever souhaite ardemment prolonger Tihange 1. Mais, si Mathieu Bihet a déjà supprimé la loi de sortie du nucléaire, cela ne veut pas dire qu'une prolongation de Tihange 1 est actuellement possible. En effet, le réacteur ne respecte pas les dernières normes internationales de sûreté nucléaire, introduites dans le droit belge en 2020.
Rappelons qu'une vérification du respect des normes de sûreté nucléaire a lieu tous les dix ans. Pour Tihange 1, la prochaine vérification doit intervenir le 1er octobre prochain, à l'occasion des 50 ans du réacteur. Étant donné qu'aucun dossier de mise aux normes n'a été introduit par Engie auprès de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN), Tihange1 devra automatiquement s'arrêter à cette date.
La grande question est donc de savoir si Engie, EDF ou un autre opérateur voudra investir dans Tihange 1, pour le mettre aux normes. On le sait, l'énergie nucléaire ne fait plus partie de la stratégie d'Engie, décidée à Paris. En revanche, l'atome est central dans la stratégie d'EDF, propriétaire de l'imposant parc nucléaire français (57 réacteurs dans l'Hexagone).
Mais EDF voudra-t-il reprendre les 50 % d'Engie dans Tihange 1 et investir dans sa prolongation ? "Nous ne souhaitons pas nous exprimer sur ce volet", répond Jessica Gonçalves, porte-parole d'EDF.
Il faut savoir qu'EDF est déjà confronté à de lourds investissements en France, où il prévoit de construire six nouveaux réacteurs nucléaires EPR 2 (pour un budget estimé à 67 milliards d'euros, hors inflation). Il faudra donc voir si le mastodonte français voudra aussi investir en Belgique. Ceci dit, Grégoire Dallemagne, le patron de Luminus, a déjà fait savoir qu'il était intéressé par le développement du nucléaire en Belgique. Or Luminus est détenu à 68,63 % par EDF Belgique.
Engie souhaite-t-il rendre impossible une prolongation ? Ou veut-il renforcer sa position de négociation face au gouvernement belge ? Très bonne question…."
Par ailleurs, d'autres éléments semblent inquiéter le cabinet de Mathieu Bihet. Il nous revient que le libéral craint un démantèlement accéléré de Tihange 1, orchestré par Engie. Un démantèlement qui serait de nature à complexifier, voire à rendre impossible une éventuelle prolongation du réacteur. "Le cabinet Bihet a peur qu'Engie accélère le démantèlement de Tihange 1, nous explique une source. Engie souhaite-t-il rendre impossible une prolongation ? Ou veut-il renforcer sa position de négociation face au gouvernement belge ? Très bonne question….".
Contacté, Engie répond qu'il n'a aucun projet de démantèlement accéléré de Tihange 1. "Nous procéderons selon les mêmes grandes étapes et le même timing que pour Doel 3 et Tihange 2", nous explique Olivier Desclée, porte-parole d'Engie.
Ceci dit, le groupe français n'a pas l'intention de ralentir le démantèlement de Tihange 1, suite aux appels du gouvernement De Wever en faveur d'une prolongation. "Nous n'avons pas prévu de modifier le timing des opérations et allons poursuivre notre programme industriel de mise à l'arrêt et de décommissionnement comme planifié", poursuit Olivier Desclée.
Le conseil scientifique de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire doit d'ailleurs se pencher sur le cas de Tihange 1, le 12 septembre prochain. Et cela, dans le cadre du futur démantèlement du réacteur. "C'est une procédure administrative classique, nous explique Mélanie Boulanger, porte-parole de l'AFCN. Tihange 1 va passer de la phase d'exploitation à la phase de démantèlement. Il faut donc modifier l'autorisation du réacteur".
La salle des machines rapidement démontée
Le dossier du démantèlement de Tihange 1 suit donc son cours, comme cela avait été le cas précédemment pour Doel 3 et Tihange 2. Et cela en contradiction avec la volonté politique de prolonger le réacteur.
Du côté du personnel d'Engie, certains cadres craignent que Tihange 1 devienne rapidement impossible à prolonger. "Il est prévu que la salle des machines soit démontée très rapidement après l'arrêt de Tihange 1, nous explique une source interne à Engie. Officiellement, la direction nous dit que ce démontage rapide doit permettre de dégager de la place en vue de stocker des déchets issus du démantèlement de Tihange 2. Engie reste donc dans sa logique d'un démantèlement rapide de Tihange 1. Cela risque de rendre impossible une reprise du réacteur par un autre opérateur intéressé". La salle des machines, qui serait rapidement démontée, accueille des équipements cruciaux tels que la turbine à vapeur, l'alternateur… En outre, la découpe des "doigts de gant", qui serait prévue très rapidement selon cette même source, est aussi considérée comme une opération cruciale et qui rendrait plus coûteuse une éventuelle relance du réacteur.
Engie insiste sur le fait que le démontage de la salle des machines de Tihange 1, tout comme celui de la tour de refroidissement, a pour objectif de faire de la place pour les déchets issus de Tihange 2. L'objectif, selon l'énergéticien, n'est donc pas d'accélérer le démantèlement pour empêcher une reprise de l'outil.
Selon nos informations, Engie s'est engagé à ne poser aucun acte qui empêcherait une prolongation de Doel 1, qui a atteint ses 50 ans et a été mis à l'arrêt en février 2025. Mais, jusqu'à présent, Engie n'a pris aucun engagement de ce type concernant Tihange 1.
Pas de commentaire de Bihet
Contacté, le cabinet Bihet ne fait aucun commentaire à ce sujet. En effet, des rencontres avec Engie et EDF sont prévues et le libéral veut laisser une chance aux négociations d'aboutir.
Quoi qu'il en soit, ces derniers développements montrent qu'il est nettement plus complexe de prolonger le nucléaire que ce qui a été dit durant la campagne électorale. Il ne suffit pas de supprimer la loi de 2003 pour prolonger la durée de vie de nos plus vieux réacteurs. Convaincre un opérateur d'investir et respecter les dernières normes de sûreté seront les éléments les plus compliqués du dossier.
