L'IA provoque une nouvelle révolution dans le monde des médias : "Les journalistes doivent, plus que jamais, questionner et vérifier les faits"
Série d'été | Après Internet, c'est au tour de l'IA générative de transformer, en profondeur, la manière de s'informer et l'économie des médias.

- Publié le 23-08-2024 à 08h11
- Mis à jour le 02-09-2024 à 16h54

Si on s'en tient à la seule langue française, "médias" et "IA" étaient appelés à cohabiter. Parlera-t-on un jour de "médIAs", le terme désignant un support de distribution ou diffusion de contenus (écrits, audios, vidéos…) générés par une intelligence artificielle sans plus aucune intervention humaine ? Au risque d'en effrayer certains, il existe déjà des médias en ligne fabriqués exclusivement par des algorithmes d'IA et de grands journaux font appel à l'IA pour automatiser l'édition de certaines rubriques (sports, finance, etc.).
Des médias sans journalistes ? Certains patrons de presse, obnubilés par le compte de résultats de leur entreprise, en rêvent peut-être. Donald Trump et son nouvel ami Elon Musk, qui n'ont de cesse de dénigrer de grands médias américains (New York Times, Washington Post, CNN…) et à diffuser "fake news" et autres "deepfake" sur les réseaux sociaux (dont ils ont pris le contrôle), agissent déjà en ce sens. Et l'IA, de ce point de vue, les aide dans leur dessein. Ainsi, grâce à Grok-2, nom du nouveau générateur d'images IA de X (ex-Twitter), il devient très simple de produire des images fausses ou trompeuses liées à des grands sujets d'actualité, comme vient de le révéler une étude de NewsGuard.
Des médias à la merci des géants de la tech
Que l'IA soit devenue un outil puissant utilisé pour produire de l'info – mais aussi énormément d'infox – ne fait plus aucun doute. Elle fait aussi partie intégrante des moyens utilisés par les consommateurs de contenus. L'IA est en train d'envahir les smartphones et les moteurs de recherche. Les agents conversationnels (chatbots), et autres assistants intelligents, explosent et se profilent de plus en plus comme des "moteurs de réponse" où les contenus, journalistiques et autres, jouent un rôle déterminant.
"Nous allons passer d'un système où l'on consulte des applications d'information spécifiques à un système conversationnel où des assistants intelligents feront des synthèses personnalisées."
Frédéric Filloux, journaliste-entrepreneur français spécialisé dans les nouvelles technologies et le secteur des médias, prédit une transformation profonde de la manière dont on va s'informer. "Nous allons passer d'un système où l'on consulte des applications d'information spécifiques à un système conversationnel où des assistants intelligents feront des synthèses personnalisées", explique-t-il dans une récente interview à la newsletter Monde Numérique. Et Frédéric Filloux d'ajouter : "Les médias vont se retrouver face à des géants technologiques qui deviendront à la fois producteurs et diffuseurs d'informations, avec une capacité de personnalisation immense grâce à leur base d'utilisateurs et leur connaissance intime de ces derniers. Les éditeurs risquent de perdre leur contrôle et leur modèle économique, car les géants comme Apple et Google domineront le secteur de l'information".
Le sort des news et des rédactions, composées de journalistes en chair et en os, est-il pour autant scellé ? "Certainement pas, répond l'expert français dans une autre chronique parue dans la newsletter Épisodiques. Je reste certain qu'il y a de la place pour des médias à forte identité et qui sauront développer un business model solide en marge du magma informationnel issu des IA génératives. Mais il est temps de repenser radicalement la façon dont l'information est produite et distribuée".
"Tout change mais rien ne change"
Pour Antonin Descampe, professeur en innovation des médias à l'UCLouvain, "tout change mais rien ne change" (*) dans un monde où les IA génératives sont en train d'envahir de très nombreux secteurs d'activité. "Tout change, expliquait-il, en janvier dernier, lors d'un exposé devant les équipes du groupe de médias IPM (lire par ailleurs), dans la mesure où l'IA entraîne un bouleversement majeur, avec des implications sur les pratiques professionnelles, les compétences, les métiers, l'organisation des médias, la production et la diffusion de l'information. Mais, dans le même temps, rien ne change : les journalistes, en particulier, doivent plus que jamais questionner et vérifier les faits, faire preuve d'indépendance, de transparence et de responsabilité, porter la plume dans la plaie (référence à la célèbre citation d'Albert Londres pour qui le métier de journaliste "n'est pas de faire plaisir, non plus que de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie", NdlR)".
"La question, actuellement, est de savoir comment utiliser ChatGPT sans risquer de faire de la désinformation."
Insistant sur le fait que ChatGPT, et ses acolytes, ne génère pas du vrai mais du vraisemblable, Antonin Descampe soutient que "la question, actuellement, est de savoir comment utiliser ChatGPT sans risquer de faire de la désinformation". Il ajoute, dans la foulée, que si les IA génératives peuvent constituer une aide précieuse au travail journalistique (collecter et traiter des bases de données, synthétiser des documents, générer des idées de sujets et d'angles, adapter le style d'un contenu, retranscrire une interview audio/vidéo…), elles sont, en l'état actuel, de très mauvais outils pour produire des contenus factuels et cohérents, prendre en compte des informations récentes, faire des raisonnements…
(*) Référence à une phrase du "Guépard", roman posthume de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1958), et du mémorable film qu'en tira Luchino Visconti, en 1963, avec Alain Delon.
Série d'été | L'IA : opportunité ou danger ? (6/6)
L'intelligence artificielle (IA) est déjà une réalité : elle est en train de s'immiscer dans tous les domaines de la société et touche déjà, de façon très concrète (et souvent sans le savoir), nos vies quotidiennes. Depuis samedi, La Libre a entamé sa dernière série estivale en se penchant précisément sur cette IA qui est l'objet de nombreuses attentes mais qui suscite aussi de grandes craintes.
- Premier volet, 17/08 : "Si on continue à faire de la médecine comme aujourd'hui, on court à la catastrophe. L'IA aidera à faire face au papy-boom"
- Second volet, 19/08 : Bientôt des avions sans pilote ? "L'autonomie finira par s'imposer"
- Troisième volet, 20/08 : "Il est crucial de spécifier à l'IA qu'elle ne doit pas émettre de propos racistes ou sexistes"
- Quatrième volet, 21/08 : "ChatGPT est un tsunami dans le monde de l'enseignement, universitaire comme secondaire"
- Cinquième volet, 22/8 : "Un robot va-t-il un jour gérer votre argent ?"