"En rachetant cette célèbre enseigne bruxelloise, on a pris un risque. On sait qu'on sera sous le feu des projecteurs"
Pour Miguel-Angel Perez Lavandera, il faut "redonner confiance à la population et permettre aux gens de se sentir en sécurité dans le quartier du cimetière d'Ixelles".

- Publié le 21-01-2023 à 11h45
- Mis à jour le 24-01-2023 à 12h05

"On a créé un ovni de la nuit bruxelloise", confie Miguel-Angel Perez Lavandera, cofondateur du LO Group, actif dans le domaine de l'événementiel et de la restauration. Cet extraterrestre du dance-floor c'est "Ginette", une grand-mère amatrice du brusseleer qui accueille à bras ouverts les fêtards de la capitale tous les vendredis pour se déhancher tantôt sur du Céline Dion, tantôt sur du Angèle. Le succès de ces soirées décalées a permis aux trois amis à l'origine du concept de développer de nouveaux projets au point d'être devenus huit ans plus tard d'importants acteurs du monde de la nuit bruxelloise.
Après Perché, Solar, Café Bastoche…, le LO Group se lance cette fois un pari risqué. Celui de refaire danser un lieu qui a défrayé la chronique ces derniers mois. "On est conscients qu'on sera sous le feu des projecteurs, mais il fallait le faire. Il fallait fermer le El Café, repartir d'une page blanche et écrire - on l'espère - un beau chapitre." Miguel-Angel Perez Lavandera est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Pourquoi avoir misé sur le El Café, bar qui a fait scandale ces derniers mois en se retrouvant au cœur d'une affaire d'agressions sexuelles ?
À nos yeux, il y avait un double intérêt. Tout d'abord, ce bar est un lieu qui, en termes d'horeca festif, est très avantageux au cœur d'un quartier animé où il y a beaucoup de passage. On va pouvoir mettre de chouettes choses en œuvre dans ce bâtiment. Ensuite, on voulait saisir l'opportunité de mettre fin à la triste symbolique du lieu, en fermant définitivement ce bar qui était au cœur du scandale d'agressions sexuelles dans le monde de la nuit. Cette démarche était importante pour tout le secteur, pour lui permettre de tourner la page de ce très mauvais épisode. On repart d'une page blanche et on espère écrire un beau chapitre.

Ne craignez-vous pas que les affaires d'agression sexuelle restent tout de même dans l'esprit des gens et impactent l'image de votre nouvel établissement ?
Évidemment, on est conscients qu'on a pris un risque en rachetant cette célèbre enseigne bruxelloise. On sera sous le feu des projecteurs. Certains mouvements ne pardonneront rien. Certains feront peut-être des amalgames et ne voudront pas comprendre que notre équipe n'a rien à voir avec l'équipe précédente. Elle est formée au plan Sacha (Plan de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, spécialement conçu pour les milieux festifs, ndlr.) et est consciente de toute la problématique du harcèlement sexuel. On dialogue avec des mouvements féministes pour voir comment on peut faire les choses au mieux.
On sait que le pari est risqué mais il fallait que ce soit fait. Le El Café devait fermer. On voulait envoyer un message très fort. Il fallait montrer que les combats et les manifestations pouvaient faire changer les choses.
Il y a eu de nombreux appels au boycott. Cela pourrait continuer malgré le lancement d'un nouveau concept…
Le boycott va même au-delà du El Café. Certains l'étendent à toutes les enseignes du Cimetière d'Ixelles. Nous trouvions que tout le quartier avait pâti de ces sombres affaires. C'était beaucoup moins animé que par le passé. Les gens se sentaient un peu mal à l'aise de sortir dans un coin où de telles horreurs avaient eu lieu. L'état d'esprit n'était pas top. Si nous pouvions agir et proposer un renouveau, nous nous devions de le faire. C'est pourquoi on a contacté la commune. Nous voulions redonner confiance à la population et permettre aux gens de se sentir en sécurité dans le quartier.
Nous souhaiterions poursuivre les tables rondes mises en place par les bourgmestres d'Ixelles et de Bruxelles, tant que nous sommes sous le feu des projecteurs, pendant le développement de ce nouvel établissement. L'objectif est de mettre en pratique des mesures qui restent à l'heure actuelle très théoriques. L'ancien El Café peut devenir un laboratoire pour la nuit de demain.
Les relations avec les associations féministes sont-elles cordiales ?
Parfois c'est très positif, parfois il y a un refus de dialogue. Malheureusement, on ne sait rien faire dans ce cas-là. On essaie tout de même à chaque fois de tendre la main. On sait qu'on n'arrivera jamais à convaincre à 100 %. On a vu apparaître encore récemment sur la façade des tags où l'on peut lire "Mort aux hommes". Malheureusement, il va être dur de faire entendre raison à des personnes à l'origine de tels messages. Pourtant, on veut montrer notre bonne volonté. Il n'y a pas une personne qui travaillera dans le nouveau projet qui n'aura pas suivi une formation pour savoir comment réagir en cas de problème de harcèlement sexuel ou pire. Mais, pour convaincre, il faut venir avec des faits et pas seulement avec des belles paroles. Il y a donc un début de dialogue, mais on attend d'avancer vraiment de notre côté avant d'impliquer davantage les mouvements et associations.
Avez-vous ressenti un changement dans l'attitude des clients et des serveurs depuis #balancetonbar ?
Cette mobilisation est très positive, elle a permis de sensibiliser les clients et les acteurs du monde de la nuit. Les consommateurs ont confié être davantage attentifs à leur verre, d'autres même évitent de boire quoi que ce soit en boîte de nuit. On sent que tout le monde est plus vigilant, y compris les portiers. Ça a mis à l'ordre du jour un problème qui était ancré dans la société depuis des années. On remarque tout de même que les plus jeunes sont plus sensibles à la problématique. On sent que c'est de leur génération qu'émane le mouvement et qu'ils se sentent concernés. C'est peut-être un peu moins le cas chez les plus âgés.
Il faut toutefois noter que le personnel s'est quelque peu senti agressé. Les acteurs du monde de la nuit se demandaient face aux appels au boycott pourquoi tout le monde était mis dans le même panier. Mais chacun a réalisé à quel point la problématique était importante.

Vous-même avez-vous eu peur de voir l'un ou l'autre de vos établissements pointé du doigt dans le cadre du mouvement #BalanceTonBar ?
Oui, bien sûr, c'est très stressant. Même si ce n'est pas forcément le personnel qui est mis en cause, une telle affaire dans un établissement a des retombées catastrophiques pour le bar. Mais le plus important, ça reste de résoudre ce problème. S'il y a une pomme pourrie, c'est plus intéressant de l'identifier que de se soucier du sort du bar. Il faut trouver les gens qui sont malveillants et les dénoncer.
Le monde de la nuit est-il un milieu de travail compliqué ?
Très compliqué, pour l'instant. On a été coupé de nos revenus pendant deux ans, à cause du Covid. On a enchaîné avec une mobilisation – qui était totalement justifiée – mais qui a eu un lourd impact sur le secteur. Ensuite, est arrivée la crise de l'énergie… À côté de cela, il y a de plus en plus de plaintes de la part de riverains et le monde de la nuit n'est pas très défendu. On est souvent pointés du doigt, pourtant on est essentiels à la vie culturelle d'une ville et au bien-être de la population.
C'est également un domaine dans lequel on est amenés à gérer des gens en état d'ébriété ou sous l'emprise de substances…
Il est vrai qu'on a parfois affaire à des gens qui ne sont pas en pleine possession de leurs moyens. C'est clair que ça peut être compliqué. La nuit, il y a plus de choses à gérer qu'en journée. Mais nous ne sommes pas du tout confrontés à la problématique de la drogue dans nos établissements. Peut-être qu'on est face à une clientèle différente d'autres lieux de sortie.
Vous possédiez déjà la Bastoche. Le cimetière d'Ixelles est-il un quartier que vous affectionnez tout particulièrement ?
Bien sûr. C'est un lieu qui nous tient à cœur, que l'on connaît bien. Deux des trois cofondateurs du LO Group sont ixellois. C'est un des quartiers à Bruxelles les plus animés, les plus festifs. C'est idéal pour notre business. Il y a très peu d'autres endroits comparables dans la capitale, hormis Flagey.
Bruxelles est-elle une région où il est intéressant d'investir dans le monde de la nuit ?
On ne peut pas comparer avec d'autres villes, car on a toujours opéré à Bruxelles. La seule chose que l'on remarque, c'est qu'il y a une tendance qui n'est pas pro-Horeca à Bruxelles, ces dernières années. Il y a de plus en plus de plaintes et les politiciens donnent de plus en plus raison aux riverains. Je pense notamment à la dizaine de terrasses en intérieur d'îlot qui ont dû fermer à Ixelles à cause des plaintes de voisinage.
D'autres villes vous font-elles rêver ?
Quand on voyage, on remarque que les gens sont beaucoup dans les rues. Le Bruxellois reste davantage chez lui, il est plus dans une optique de cocooning. D'octobre à avril, il hiberne presque. On a l'impression qu'on aurait plus de facilités dans des villes comme Londres, Paris ou Madrid où il y a davantage de gens dehors. Mais on adore notre ville et on a de la chance d'avoir une ligne directe avec les responsables politiques, qui sont assez à l'écoute. On se concentre d'ailleurs maintenant pour proposer une offre 360 aux clients bruxellois : on veut proposer une gamme de divertissement la plus large possible.
Comment accueillez-vous la nouvelle de la fermeture du Fuse ?
C'est stressant. Ce qui se passe au Fuse est effrayant, d'autant plus qu'il s'agit d'une icône bruxelloise. Il faut être conscient que beaucoup d'emplois sont liés à l'activité de cette boîte de nuit. C'est dommage qu'un voisin puisse faire fermer toute une économie. Il faut se dire que le Fuse faisait vivre Bruxelles, ramenait des touristes dans les hôtels… Mais si le voisin a gain de cause, c'est que des normes vont dans son sens. Il y a donc un travail à faire. Tout le monde veut sauver le Fuse, mais en attendant les normes ont été écrites. Se rendre compte qu'une telle institution peut être fermée à cause d'une plainte, ça fait froid dans le dos.
Quel est le projet dont vous êtes le plus fier ?
C'est difficile comme question (rires). Je suis fier de tous nos projets, mais si je dois en citer un je dirais "Chez Ginette". C'est un concept très ouvert, très décalé, auquel on a pensé autour d'un verre entre amis et qui nous a permis de nous faire une place dans le monde de la nuit. On a rencontré un succès immédiat. Se dire que ce qu'on a créé en rigolant parle à autant de personnes, ça n'a pas de prix. On voulait qu'il y ait un esprit fête de village, sans chichi. On a créé un ovni du monde de la nuit. Sept ans plus tard, on a huit projets qui coexistent. En 2023, on vise 15 millions d'euros de chiffres d'affaires et 140 équivalents temps plein.

Comment imaginez-vous l'avenir ?
On veut développer des établissements Horeca, ainsi qu'un atelier de production afin de mieux gérer la qualité des produits. On souhaite également continuer à développer notre marque "chez Ginette" et miser sur l'hôtellerie en créant des logements insolites. On veut que tout s'imbrique. L'objectif est qu'un projet n'en cannibalise pas un autre. Il est également important de donner un sens à ce que l'on fait. L'idée n'est pas de simplement gagner de l'argent. C'est pourquoi on veut mettre l'accent sur la durabilité économique, écologique et sociale. On compte par exemple ouvrir un restaurant 100 % végétarien en 2024.