Eric Bosly (Cosucra): "Une grande majorité de CEO belges partage aujourd'hui notre préoccupation"
Le groupe industriel wallon vient d'obtenir la certification B Corp. Cosucra rejoint, par la même occasion, un cercle encore restreint d'entreprises qui réinventent le monde des affaires en poursuivant un objectif durable, en plus du profit. Rencontre avec Eric Bosly, qui a succédé, en mars 2022, à feu Jacques Crahay.

- Publié le 10-11-2024 à 14h00

Son nom et son visage ne vous diront sans doute pas grand-chose. Pas plus, d'ailleurs, que le nom du groupe qu'il dirige. Si on vous dit qu'Eric Bosly est le neveu de Jacques Crahay, ancien président de l'Union wallonne des Entreprises (UWE), peut-être cela vous mettra-t-il la puce à l'oreille.
Décédé en juin à la suite d'un accident de vélo, Jacques Crahay est l'homme qui a transformé en profondeur l'entreprise familiale Cosucra, fondée en 1852 à Warcoing, petit village situé à une dizaine de kilomètres de Tournai. Acteur historique de l'industrie sucrière belge jusqu'au début des années 2000, le groupe Cosucra est passé, sous la direction visionnaire de Jacques Crahay, de la betterave à la chicorée et au pois.
Fils de la sœur de Jacques Crahay et représentant de la sixième génération, Eric Bosly, 54 ans, a repris le flambeau de son oncle en mars 2022. Ingénieur en chimie et assistant de recherche à l'UCLouvain, il a entamé son parcours professionnel chez Umicore. Il ne faudra toutefois pas longtemps pour que Jacques Crahay le ramène dans le giron de Cosucra. "Il m'avait sollicité pour occuper une fonction dans une filiale de Cosucra, Provital, qui était une joint-venture entre la sucrerie de Warcoing et la sucrerie Couplet, avec l'ambition de produire de la protéine de pois", raconte Eric Bosly. Ce qui était alors un petit laboratoire de recherche est devenu, quinze ans plus tard, l'une des deux usines de Cosucra dans laquelle pas moins de 80 millions d'euros ont été investis ces dernières années. "En 2006, j'ai pris aussi des responsabilités opérationnelles dans l'usine de chicorée, ce qui m'a permis d'entrer en contact direct avec les agriculteurs de la région, qui sont au cœur de l'activité historique de Cosucra".
En 2018, Jacques Crahay et le conseil d'administration du groupe familial lui demandent de prendre en charge la direction commerciale de Cosucra. "C'était la première fois qu'un membre de la famille assumait cette fonction. On est une famille d'ingénieurs et, très longtemps, la vente était considérée comme une activité accessoire !".
Au-delà de la transformation de la chicorée et du pois jaune en ingrédients naturels pour l'industrie agroalimentaire, le groupe Cosucra est aussi devenu, depuis quelques années, un des fers de lance du développement durable en Wallonie. Un engagement aujourd'hui récompensé par l'obtention de la certification B Corp.
À ceux qui ignorent ce que fait Cosucra depuis la cession définitive des activités sucrières, en 2004, pourriez-vous expliquer l'activité du groupe ?
Nous transformons des produits agricoles, la racine de chicorée et le pois jaune, en ingrédients naturels qui apportent un plus pour la santé du consommateur. Nos clients directs sont les grands groupes de l'industrie alimentaire. Nous travaillons avec plus de 250 agriculteurs de la région (dans un rayon de 100 km). De la racine de chicorée, on extrait une fibre qui s'appelle l'inuline. C'est un produit assez exceptionnel sur le plan nutritionnel et de la santé. Par exemple, comme l'inuline n'est pas digérable par l'estomac, elle n'apporte aucune calorie. Cela veut dire que, quand on veut remplacer du sucre dans des produits de boulangerie, par exemple, l'inuline convient très bien.

Cosucra, dites-vous, aide les gens à mieux s'alimenter, mais aussi à prendre soin de la planète… De quelle manière, au juste ?
Actuellement, nous ne mangeons que la moitié des fibres nécessaires à une bonne santé (notamment pour éviter les cancers du côlon). Par ailleurs, nous mangeons beaucoup trop de protéines animales par rapport aux protéines végétales. Avec 170 grammes de viande par semaine, on a tout ce qu'il faut en termes nutritionnels. Aujourd'hui, c'est environ la quantité de viande que l'on mange chaque jour ! Sur l'aspect environnemental, on sait que la production alimentaire a un impact énorme. Le Belge produit 12 tonnes de CO2 par an, contre une moyenne européenne de 10 tonnes. Quasiment un quart de cet impact provient de ce que nous mangeons. Si on veut réduire notre empreinte carbone de 50% sans toucher à ce quart-là, ça va être très dur. Cela ne signifie pas qu'on doit tous devenir vegan d'ici 2030. Mais si on pouvait déjà réduire la consommation de produits d'origine animale, cela serait bon pour la planète et pour notre santé.
"Soit on avançait au fur et à mesure de nos capacités d'autofinancement, soit on considérait que l'enjeu (de nos émissions de CO2) était à ce point important qu'il fallait avancer vite. Le choix familial s'est porté sur cette deuxième option."
Cette préoccupation pour la santé de la planète, on la doit à votre oncle, Jacques Crahay ?
Il y a 30 ans, Cosucra était surtout centré sur la santé de la population. C'est ce qui nous a conduits à abandonner le sucre pour les fibres et les protéines végétales à destination de l'industrie alimentaire. Il y a une dizaine d'années, Jacques Crahay a ajouté la dimension environnementale, ce qui s'est traduit par un plan que l'on a appelé, en interne, Arcania. Nos deux usines, ici à Warcoing, ont un impact sur la planète qui n'est pas négligeable. Pour réduire de plus de 50 % notre impact CO2, il fallait investir 150 millions d'euros d'ici à 2030. Cosucra avait deux options : soit on avançait au fur et à mesure de nos capacités d'autofinancement, soit on considérait que l'enjeu était à ce point important qu'il fallait avancer vite. Le choix familial s'est porté sur cette deuxième option et on a donc décidé d'investir 150 millions.

Ce qui a poussé Cosucra, pour la première fois de son histoire, à ouvrir l'actionnariat familial à des investisseurs externes…
Il a effectivement fallu trouver des financements externes à la famille pour pouvoir réaliser notre plan en 5 ans au lieu de 15. La seule condition mise par la quarantaine d'actionnaires familiaux était de trouver des investisseurs qui partageaient nos valeurs. L'ouverture du capital s'est faite en juin 2023 avec une levée de fonds de 45 millions d'euros auprès de trois partenaires – Sofiproteol, Wallonie Entreprendre et SFPI – qui possèdent aujourd'hui 17 % de Cosucra. Là, nous sommes en train de clôturer le financement bancaire, qui représente à peu près la moitié de l'investissement de 150 millions d'euros. Le reste viendra de l'autofinancement.
Pour une entreprise qui réalise un chiffre d'affaires de 135 millions, un plan de 150 millions, qui porte à la fois sur la transition énergétique de vos usines et l'augmentation des capacités productives, c'est ambitieux…
Oui, c'est au minimum très ambitieux ! (sourire) Il s'agit même de 200 millions si on compte tous les projets prévus sur la période 2024-2029. C'est pour cela aussi que les partenaires qu'on a choisis devaient être parfaitement alignés avec nos valeurs et nos engagements, tout en sachant que le retour sur investissement s'inscrira sur le long terme. Avant d'ouvrir le capital, nous avons d'ailleurs transformé ces engagements en six grands indicateurs (1). Ces indicateurs ont ensuite été inclus dans le nouveau pacte d'actionnaires. Cela veut dire que, tous les ans, les performances de Cosucra seront désormais analysées selon des critères financiers et de développement durable.

Pas de "greenwashing" derrière ces engagements et critères de durabilité… ?
Certainement pas ! On a adapté nos statuts pour y inscrire ces engagements. Cosucra n'est plus, aujourd'hui, une entreprise dont le profit est l'unique critère d'évaluation et de performance. Elle sera désormais aussi jugée sur sa contribution à la protection de la planète. Par ailleurs, et c'est une information que je vous donne en primeur, le groupe Cosucra vient d'être certifié B Corp. Il y a encore très peu de groupes belges, tout particulièrement dans le secteur industriel et de l'agroalimentaire, qui ont cette certification.
C'est la récompense des engagements pris par Cosucra depuis une dizaine d'années ?
C'est surtout une validation externe du parcours entamé il y a plusieurs années par un organisme international indépendant et très exigeant. Cette certification valide notre cheminement vers une entreprise à impact positif pour la planète, nos collaborateurs et les communautés qui nous entourent. Il faut savoir que, tous les trois ans, B Corp doit renouveler sa certification. On s'inscrit donc dans un processus d'amélioration continue. La certification B Corp n'est pas un but à atteindre, mais un point de départ sur un chemin où il s'agit d'avancer.
N'est-ce pas aussi un argument de vente supplémentaire auprès de vos clients ?
Nos clients, qui connaissent déjà nos engagements, pourront voir et évaluer les progrès de Cosucra grâce à cette certification. C'est d'autant plus important de l'avoir quand vous vendez dans 50 pays.
Vous sentez-vous encore isolé, en Wallonie, dans ce combat pour des entreprises plus respectueuses de l'environnement ? Jacques Crahay, lorsqu'il était président de l'Union wallonne des Entreprises (de 2018 à 2021), avait mis cette préoccupation à l'avant-plan. Un certain nombre de patrons avaient alors réclamé sa démission…
Les choses ont pas mal évolué. Il faut faire la distinction entre les entreprises indépendantes et les filiales de groupes internationaux. Une grande majorité de CEO d'entreprises belges indépendantes partage aujourd'hui cette préoccupation. C'est plus difficile pour les représentants de multinationales de porter ce discours-là.
Que retenez-vous de la manière dont Jacques Crahay a géré Cosucra durant plus de 20 ans ?
Je partage ses idées à la fois sur la préoccupation pour l'avenir de la planète et le fait que le statu quo est impossible. Mais aussi les modes de management, sujet auquel il avait consacré beaucoup de temps. Il a développé une entreprise où chacun peut s'épanouir dans la prise de responsabilité. Ce sont des valeurs que je partage pleinement. J'y ajoute aussi une passion pour l'alimentation. J'aime beaucoup cuisiner.
Vous êtes végétarien ?
Non, mais je limite ma consommation de protéines animales et je fais pas mal de sport.
"Nous faisons face, aujourd'hui, à une situation où pas mal de gens, en Wallonie, se trouvent hors du circuit de l'emploi. Nous allons chercher nos ouvriers à Saint-Amand-les-Eaux, c'est-à-dire 15 kilomètres plus loin que Tournai, à Roubaix, etc."
Votre positionnement, très en pointe, sur la durabilité est-il devenu un facteur d'attractivité sur le marché de l'emploi ?
Oui, clairement. Les personnes qui nous rejoignent savent qu'ils sont dans une entreprise engagée dans une transition énergétique majeure. Il y a aussi les personnes sensibilisées à la nutrition et au bien-être. On recrute en permanence. Nous sommes actuellement autour des 350 collaborateurs et nous recrutons entre 30 et 40 personnes par an.
Dont des Français ? La frontière se trouve à moins de 10 kilomètres.
Un tiers du personnel vient de France.
Ils sont nettement moins nombreux à venir de Flandre, semble-t-il. Courtrai se trouve pourtant à 20 kilomètres de Warcoing…
Oui, sauf qu'à Courtrai, c'est le plein-emploi. En termes de taux chômage, on est à 3 % à Courtrai et 12 % à Tournai. Ce n'est donc pas en Flandre qu'on trouve le plus facilement les ouvriers qualifiés dont Cosucra a besoin (ces ouvriers qualifiés constituent la moitié de l'effectif du groupe, NdlR). C'est plus simple à Roubaix ou aux alentours de Lille. Pour l'autre moitié, comme les bioingénieurs, on doit généralement aller chercher plus loin, que ce soit en Belgique ou en France.
Comment expliquez-vous ce fossé des taux de chômage entre la Wallonie picarde et la Flandre-Occidentale ?
Nous faisons face, aujourd'hui, à une situation où pas mal de gens, en Wallonie, se trouvent hors du circuit de l'emploi. Nous allons chercher nos ouvriers à Saint-Amand-les-Eaux, c'est-à-dire 15 kilomètres plus loin que Tournai, à Roubaix, etc., parce qu'on y trouve des gens qui ont à la fois les capacités et sont dans le marché de l'emploi. À Tournai et dans les environs, c'est nettement plus compliqué. Beaucoup de personnes n'ont ni les qualifications, ni même parfois l'habitude de travailler.
"Notre ambition, à l'horizon de 2030, est un doublement de notre taille"
Pour en revenir au plan de transition énergétique de Cosucra, quels en sont les principaux piliers ?
Les principaux piliers sont l'impact CO2 de nos usines, les économies en eau et la transition vers une agriculture durable et régénératrice des sols. Il faut aussi ajouter les piliers plus humains, que sont la santé du consommateur et l'égalité hommes-femmes. Sur la transition énergétique proprement dite, on a une usine qui est grande consommatrice de vapeur. Traditionnellement, cette vapeur est obtenue à partir de chaudières à gaz. La transition consiste en une électrification de la production de vapeur. Cette électricité sera, quasi entièrement, produite localement. On va remplacer les chaudières par des pompes à chaleur industrielles et des recompressions mécaniques des vapeurs. Grâce à cette électrification, on va consommer 40 % de gaz en moins sur le site. En fonction de l'évolution du prix du gaz, on devrait à la fois réduire nos coûts de production et nos émissions de CO2.
Qui sont vos principaux clients ?
Prenez le nom d'une grande société agroalimentaire et elle sera plus que probablement cliente chez nous ! Danone, Nestlé, Unilever, Mondelez…
Comment se porte, actuellement, le marché des protéines végétales ?
Jusqu'en 2022, la demande était très importante de la part du secteur agroalimentaire et des consommateurs. En 2022-23, qui sont les années de sortie de la crise Covid, avec une forte inflation, les consommateurs se sont rabattus sur l'alimentation la moins chère possible, dont les produits de viande transformée. 2023 a donc été une année difficile. Cette année, on assiste à un redressement grâce à une amélioration du pouvoir d'achat des consommateurs dans des pays comme la France et l'Allemagne. En Amérique du Nord, cela reste très difficile.
Comment cela se traduit-il en termes de chiffre d'affaires pour Cosucra ?
En 2023, notre chiffre d'affaires était retombé autour des 125 millions d'euros, soit une baisse annuelle d'environ 10 %. Pour cette année, nous prévoyons de remonter à un chiffre proche de celui qu'on avait en 2022, c'est-à-dire 135 millions.
Quelles sont vos prévisions à moyen terme ?
Notre ambition, à l'horizon de 2030, est un doublement de notre taille en termes de revenus, avec une augmentation sensible de l'emploi.
La recherche de la rentabilité ne pâtit-elle pas de vos efforts, financiers en particulier, en faveur de la durabilité ? J'imagine que la question a dû souvent vous être posée à vous par le conseil d'administration de Cosucra.
C'est un travail de tous les jours. Mais il est clair que ces efforts ne peuvent pas aller contre la rentabilité sur le long terme. Cela cadre parfaitement bien avec une entreprise familiale comme la nôtre, mais aussi avec un groupe comme Sofiproteol (filiale du groupe français Avril, qui possède des marques comme Lesieur, Puget, Oleon…, et dont la fondation est détenue par des organisations agricoles, NdlR).
Un nouveau gouvernement s'est mis en place en Wallonie. Qu'en attendez-vous en tant qu'industriel ?
Ce qui nous impacte beaucoup, c'est le développement du territoire. Les procédures, en termes de permis et autres, sont très lourdes et d'une longueur incroyable. Cela crée de l'incertitude. Quand vous avez des investissements de plusieurs dizaines de millions d'euros à réaliser, c'est très problématique. Une autre difficulté concerne le soutien à l'industrie. Voyez ce que font les États-Unis en comparaison avec les États européens. Nous sommes beaucoup plus frileux. Mais, sur ce point, cela ne concerne pas que le gouvernement wallon. On verra bien le jour où il y aura un nouveau gouvernement fédéral.
(1) Dans le cadre de sa politique de RSE (Responsabilité sociétale des entreprises), Cosucra s'est fixée des objectifs non-financiers à atteindre d'ici 2030 et qui sont mesurés au moyen des indicateurs de performance suivants :
• S'approvisionner à hauteur de 50 % en matière première sous contrat agriculture durable.
• Réduire l'empreinte carbone de Cosucra de 50 %.
• Réduire de 30 % l'utilisation d'eau dans ses procédés industriels.
• Favoriser la diversité de genre dans les équipes.
• Réduire les accidents de travail.
• Contribuer à une nutrition saine et durable pour tous.