Black-out massif: "Des personnes sont décédées, ce problème doit être pris au sérieux"
Une semaine après le gigantesque black-out qui a touché le Portugal et l'Espagne, le ministre belge de l'Énergie, Mathieu Bihet (MR), a rendu visite au centre de contrôle d'Elia, à Bruxelles. Un point sensible, parallèle à la visite, s'est également invité aux discussions.

- Publié le 06-05-2025 à 16h56
- Mis à jour le 06-05-2025 à 19h27

"Ok impec !". C'est plein d'énergie, sans mauvais jeu de mots, qu'" Atomic Boy", comme aime à se présenter avec humour le ministre de l'Énergie Mathieu Bihet (MR), visitait, mardi en fin de matinée, le Centre national de contrôle d'Elia, le gestionnaire belge du réseau électrique. En plein coeur du réacteur, dans le nord de Bruxelles. Une visite organisée à la suite du gigantesque black-out qui a touché la péninsule ibérique la semaine dernière, plongeant une partie de l'Espagne et du Portugal dans le noir. "Il y a des personnes qui sont décédées à la suite de ce black-out, cela doit être pris au sérieux", glisse le ministre pendant la visite.
"Il y a des personnes qui sont décédées, cela doit être pris au sérieux"
Aux côtés du CEO d'Elia, Bernard Gustin, du CEO d'Elia Transmission, Frédéric Dunon, et de plusieurs experts, le ministre a donc pu obtenir quelques réponses à ses questions et donner les siennes.
"Red Electrica (le gestionnaire espagnol, NdlR) a confirmé assez fermement que ce n'était pas une cyberattaque. Donc, à première vue, ce n'est pas cela. Mais il y a dans tous les cas des leçons à tirer, pour l'Espagne comme pour le reste de l'Europe. Ici aussi, en interne, on le fera", explique l'un des experts présents également, qui précise que le Portugal a d'ailleurs été le seul pays "complètement à zéro" pendant un temps.
"On ne peut rien conclure aujourd'hui et rester prudent", lance encore Bernard Gustin, alors que certains, dont l'expert, professeur et consultant Damien Ernst, avaient pointé du doigt, dans nos colonnes, les problèmes liés à la connexion de sources d'énergies renouvelables à un réseau pas assez robuste.
"Il y a un problème, c'est qu'on manque toujours de prudence et de recul. La première inquiétude était de savoir si le réseau belge allait être touché, et là je remercie le travail d'Elia et les contacts nombreux, en toute transparence, qui ont rassuré. Et la France a bien joué son rôle également pour éviter la contagion", commente le ministre.
"La première inquiétude était de savoir si le réseau belge allait être touché, et là je remercie le travail d'Elia. Et de la France, qui a bien joué son rôle pour éviter la contagion."
"En théorie, les plans d'urgence fonctionnent toujours. Mais en pratique, les situations ne sont jamais identiques. On le voit avec l'effondrement dans lequel l'Espagne a été entraînée", lance encore Mathieu Bihet.
"On n'a pas du tout le même système ici qu'en Espagne, on est mieux interconnecté et on peut évacuer le trop-plein d'électricité pour calmer le réseau si ça se produisait. Mais je ne peux pas le garantir à 100 %, et personne ne peut le faire dans cette salle. C'est clair que notre hyperdépendance à l'énergie électrique fait que l'autonomie en cas de problème est primordiale. D'où l'intérêt d'un mix équilibré et stable", poursuit-il.
Pour rappel, la semaine dernière, la production d'électricité de source hydraulique (barrages) et fossile (gaz) et les "générateurs synchrones" de ces grandes installations ont permis d'instaurer une certaine inertie sur le réseau et rétablir la situation dans la péninsule ibérique, mais cela après de nombreuses heures de black-out.
"Il y a autant de théories que de personnes qui en parlent. Mais je pense que pointer uniquement le renouvelable est un raccourci grossier"
"Il ne m'appartient pas de pointer le renouvelable. Il y a autant de théories que de personnes qui en parlent. Mais je pense que pointer uniquement le renouvelable est un raccourci grossier. Le point crucial est de tirer les enseignements de ce qu'il s'est passé", poursuit encore le ministre.
"Pour aller vers du bas carbone, avec du nucléaire et du renouvelable, il faut un réseau plus robuste. Et il faut travailler activement à ce renforcement, vu les objectifs très ambitieux que nous nous sommes fixés en matière de transition", renchérit-il.

Mettre la main à la poche, passage incontournable
Parmi les premières leçons pour éviter toute catastrophe de ce type, il y a le renforcement du réseau, ici en Belgique comme dans le reste de l'Europe.
"Il y a une volonté d'augmenter la part de l'électricité dans notre mix énergétique, donc il y a un renforcement du réseau qui doit se faire. Si derrière, le réseau ne suit pas, ça ne sert à rien. Il faut se rendre à l'évidence que c'est un investissement qui doit être prioritaire. On veut faire une transition, que les gens s'équipent de panneaux photovoltaïques, mais il y a un enjeu de stabilité du réseau", lance le ministre.
"Regardez ce qui se passe aux Pays-Bas: certaines connexions ne fonctionnent plus car il n'y a pas eu assez d'investissements. Je ne veux pas que cela arrive ici."
"Regardez ce qui se passe aux Pays-Bas : certaines connexions ne fonctionnent plus car il n'y a pas eu assez d'investissements. Je ne veux pas que cela arrive ici. Il faut pouvoir investir, mais c'est toujours compliqué quand le retour sur investissement ne vient que bien plus tard", nous explique Bernard Gustin, pendant la visite du centre de contrôle, doté d'un écran géant impressionnant de tout le réseau belge.
"Nous renforçons aussi tous les aspects liés à la sécurité. Je vous rappelle que nous sommes très présents en mer Baltique. On a vu récemment des événements avec certains bateaux russes dans la zone, même si on ne sait pas très bien ce qu'il s'est passé. On peut couper des câbles télécoms mais cela pourrait très bien aussi concerner de l'électricité, même si les câbles sont généralement moins accessibles. Il y a donc un aspect sécuritaire crucial. Et en ce qui concerne le cyber, on suit cela de très près également", termine-t-il.
Gros point de "tension" ? Une décision devrait tomber quant à l'île énergétique
En parallèle à la visite du Centre national de contrôle d'Elia, mardi, un autre point sensible s'est invité dans les discussions, alors qu'une certaine tension était palpable. Lequel ? Celui de l'Île énergétique Princesse Elisabeth en mer du Nord, dont les estimations de coûts, qui tournaient autour de 2,2 milliards d'euros, ont rapidement grimpé au-delà de 7 milliards d'euros. Ce qui n'a pas manqué de secouer l'opinion fin 2024.
Néanmoins, les premières fondations – deux blocs de béton de 22 000 tonnes – ont été posées en mer du Nord le 30 avril dernier.
Le ministre de l'Énergie, Mathieu Bihet (MR), a clairement annoncé la couleur : une décision sera prise en mai quant à ces dépenses. L'État joue gros, et Elia également. "Je ne préfère pas donner de date précise mais ce sera avant fin mai", sourit le ministre.
Est-ce qu'une commission d'enquête pourrait avoir lieu d'ici là ? Pas de réponse précise à ce propos, mais il semble que l'idée est sur la table.
"Si c'était à refaire, referait-on exactement la même chose ? Je peux vous garantir que non"
"J'essaie d'aborder cela avec pragmatisme. On ne fait pas table rase mais il faut être clair : il y avait la vision précédente de la ministre Tinne Van der Straeten (Groen, NdlR) et beaucoup de questions se posent. Aujourd'hui, les cartes sont sur la table, certains contrats sont signés. Mais il nous reste une marge de manœuvre. Et on va essayer d'utiliser cette marge de la façon la plus opportune possible. En parallèle, on doit examiner comment ces projets éoliens en mer du Nord peuvent réellement bénéficier à notre mix énergétique et à notre réseau. Je parle bien ici de règles de gouvernance. Si c'était à refaire, referait-on exactement la même chose ? Je peux vous garantir que non", lance sans détour le ministre.
"Je pense qu'il y a eu un vrai problème de gouvernance pendant la législature précédente. L'énergie est un sujet trop sérieux pour qu'on le traite avec de l'idéologie. Il faut un mix énergétique stable, diversifié. C'est comme pour un portefeuille d'investissement : il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier", lance-t-il, taclant Groen qui, pourtant, pour rappel, était partenaire du MR sous la Vivaldi. "Ce qu'on veut éviter, c'est que la facture du citoyen explose", glisse-t-il encore.
"Nous ne pouvons pas nous permettre une gestion à la petite semaine dans des dossiers aussi importants en termes de financement, de durée dans le temps et d'intérêt géopolitique."
Du côté des Engagés, le message est clair également. "Vu les dérapages budgétaires massifs, les errements dans ce dossier, les enjeux énergétiques stratégiques pour notre autonomie et notre prospérité, Les Engagés sont en faveur de la mise en place d'une enquête parlementaire sur l'île énergétique. Nous ne pouvons pas nous permettre une gestion à la petite semaine dans des dossiers aussi importants en termes de financement, de durée dans le temps et d'intérêt géopolitique", nous a indiqué Yvan Verougstraete, le président du parti.
À ce propos, son CEO, Bernard Gustin, défend le rôle d'Elia : "L'île en elle-même est un bon projet. Ce n'est pas un "quoi qu'il en coûte" mais un investissement structurant. Ce qu'on paie aujourd'hui pourrait nous faire économiser demain."
"L'île en elle-même est un bon projet. Ce n'est pas un "quoi qu'il en coûte" mais un investissement structurant."
"Je ne veux pas qu'en 2035 ou plus tard, on puisse dire qu'on a pris une mauvaise décision à ce moment-là. On a vu lors de la crise énergétique de 2022-2023 (après l'embargo sur le gaz russe faisant suite à l'invasion de l'Ukraine et la flambée des prix, NdlR) que le prix des matières premières peut flamber. Il faut donc investir, certes de manière massive dans un premier temps, dans le réseau, afin d'éviter les mauvaises surprises par la suite", a-t-il rappelé calmement.
"Ce n'est pas le moment des querelles idéologiques sur le nucléaire ou le renouvelable. C'est le moment de l'analyse froide, de la projection sur nos propres vulnérabilités. Si demain, il n'y a plus d'électricité, qu'est-ce qu'on fait ? C'est toute la société qui doit se poser la question", a, pour sa part, encore ajouté le ministre libéral. Dossier chaud à suivre très prochainement, donc.