"C'est l'idée la plus folle que j'aie jamais entendue" : comment le plus vieux pont de Londres s'est retrouvé en Arizona
Riche en histoire, le "London Bridge" a connu de nombreuses péripéties. Mais le récit de son déménagement outre-Atlantique fait certainement partie des chapitres les plus surprenants et les moins conventionnels de son existence.

- Publié le 11-03-2024 à 14h09
- Mis à jour le 12-03-2024 à 11h47

Dans les annales de l'architecture et de l'histoire urbaine, peu d'histoires captivent autant que le voyage du Pont de Londres de la Tamise à l'Arizona. Et pourtant, cette histoire est en réalité assez méconnue du grand public. Cet édifice de 262 mètres, témoin de l'évolution de Londres depuis l'époque romaine, incarne aujourd'hui un lien singulier entre le Royaume-Uni et les États-Unis, entre l'histoire ancienne et la modernité. Mais comment un tel symbole de la capitale britannique a-t-il pu se retrouver sous le soleil du désert américain ?
Depuis l'Antiquité
Comme mentionné ci-dessus, la fondation du Pont de Londres remonte à la conquête romaine, avec un premier ouvrage érigé en 52 après J.-C. Initialement en bois, le pont devint une structure permanente en pierre sous l'impulsion du développement de Londinium. Survivant aux aléas de l'histoire, des invasions vikings aux incursions saxonnes, le pont fut reconstruit plusieurs fois. C'est durant le Moyen Âge que le pont se transforma en véritable quartier, avec maisons, boutiques, et une chapelle. Chaque reconstruction ajoutait une couche à son héritage, culminant avec le premier pont en pierre érigé sous Henri II. Ce monument, central à la vie londonienne, était à la fois un lieu de passage et de commerce, reliant les deux rives de la Tamise.
Malgré des incendies dévastateurs, dont celui de 1212 qui fit plus de 3 000 victimes, le pont en pierre perdure, échappant même au Grand Incendie de Londres de 1666. Au 19e siècle, face à l'accroissement du trafic, un nouveau Pont de Londres fut construit en aval. Conçu par John Rennie et ouvert en 1831, ce pont fut le théâtre d'innombrables traversées et d'événements historiques, jusqu'à ce qu'il devienne évident qu'il ne pouvait plus soutenir le rythme effréné de la métropole.

Un acheteur inattendu
C'est dans les années 1960 que l'histoire prend un autre tournant. Confronté à une surcharge quotidienne qui affaisse progressivement le pont, le gouvernement britannique prend une mesure radicale et décide de le mettre en vente.
Acheter le pont de Londres ? "C'est l'idée la plus folle que j'aie jamais entendue"
Au même moment de l'autre côté de l'Atlantique, Robert P. McCulloch, un entrepreneur américain ayant fait fortune grâce à ses tronçonneuses portant son nom, décide de racheter 14 kilomètres carrés de terrain d'une ancienne base de l'US Air Force en Arizona. Son but ? Construire une nouvelle ville autour du Lac Havasu.
Mais une question s'est directement posée du côté de l'Américain : comment attirer des résidents dans une nouvelle ville au milieu de nulle part avec un climat chaud et aride ? L'agent immobilier de ce dernier, Robert Plumer, prend alors connaissance de la vente du fameux pont et propose l'idée. "C'est l'idée la plus folle que je n'ai jamais entendue", répond Robert McCulloch. Mais réflexion faite, ce qui n'était à la base qu'une idée va rapidement se concrétiser.
L'entrepreneur se rend donc à Londres et pose l'argent sur la table : 2,46 millions de dollars. Une offre que le gouvernement finit par accepter, presque soulagé d'obtenir un petit quelque chose de ce pont qui allait dans tous les cas faire peau neuve. De quoi également mettre un peu plus ce pont dans les livres d'histoire (et dans le Guinness book des records) puisqu'il s'agit de la plus grande antiquité jamais vendue.
Trois ans de reconstruction
Le processus de démontage, de transport et de reconstruction, qui a duré trois ans, est un défi d'ingénierie et de logistique, impliquant le déplacement des blocs de granit extérieurs du pont d'origine pour leur réutilisation dans la construction du nouveau. Cette opération, dirigée par l'entreprise centenaire Sundt Construction, a été couronnée de succès lorsque la première pierre a été posée en Arizona par Sir Gilbert Inglefield, lord-maire de Londres à l'époque, marquant le début d'une nouvelle phase dans son histoire.
L'effervescence autour du projet ne s'est pas fait attendre. Le pari de Robert McCulloch s'est en effet révélé gagnant, transformant une idée audacieuse en une attraction phare qui a contribué au développement et à la prospérité de Lake Havasu City. Le nouveau pont, érigé non sur une rivière mais sur un canal artificiel creusé pour l'occasion, est devenu le cœur battant de la ville, entouré d'un "Village anglais" tout ce qu'il y a de plus british, destiné à renforcer son attrait. Selon les dernières données datant de 2010, c'est la localité la plus peuplée du comté de Mohave, avec une population qui s'élevait à 52 527 habitants.

Pendant ce temps, à Londres, un nouveau Pont de Londres s'est érigé. Inauguré en 1973 par la Reine Elisabeth II, ce pont moderne, constitué de trois arches de béton, symbolisait la poursuite de la tradition d'innovation et de résilience de la capitale britannique. Le coût de cette nouvelle construction s'élevait à 4 millions de livres sterling à l'époque (environ 51 millions aujourd'hui), témoignant du souhait de la ville à maintenir ses infrastructures en phase avec les besoins de sa population croissante même si cela implique de se délester de quelques pièces d'histoire.
