"La désintégration arrive toujours plus vite qu'on ne le pense"
Pour l'Allemande Ulrike Guérot, il faut réinventer l'Union : "L'Europe sera politique ou ne sera pas"
- Publié le 10-06-2016 à 10h27
- Mis à jour le 10-06-2016 à 10h28

Ulrike Guérot dirige le Laboratoire de démocratie européenne, à Berlin. Nous l'avons interrogée sur l'état de l'Union et les risques qui pèsent sur sa survie.
L'existence-même de l'Union est-elle réellement en danger, selon vous ?
Plusieurs personnes le disent, mais nul ne le sait. Est-elle trop importante pour chuter ? C'est ce qu'on disait de l'Union soviétique aussi. La désintégration vient quand elle doit venir et arrive toujours plus vite qu'on ne le pense. Mais l'Europe, c'est aussi l'euro, notre base nutritive, c'est la branche sur laquelle nous sommes tous assis. Je pense que des gens intelligents vont tout faire pour éviter sa chute.
N'y a-t-il pas des domaines dans lesquels l'Union fonctionne bien et sur lesquels on pourrait capitaliser ?
L'économie marche assez bien en fait, et l'Allemagne mieux que d'autres pays. L'Europe est bien construite, sur le marché unique et l'euro qui nous tiennent ensemble. C'est précieux. La gestion de la crise de l'asile est mauvaise, on se vend à la Turquie et on laisse les Grecs seuls. Mais on essaie de ne pas affecter le marché commun. Est-ce que cela suffit ? Je ne sais pas.
D'où viennent les menaces à la survie de l'Union ?
Elles sont multiples. Comme le dit le proverbe, on peut tout acheter sauf la confiance. La crise a une histoire, qui remonte à 2008-2009 lorsqu'on a sauvé les banques contre les citoyens. On ne peut pas la séparer de la crise de populisme et de nationalisme qu'on observe aujourd'hui.
Comment relancer le projet européen ?
Un système complexe ne peut se réformer en temps de crise, selon moi, et l'Union européenne est un système complexe. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, l'a déjà dit : on sait ce qu'on devrait faire, mais on ne peut pas le faire. On est tous dans la peur du populisme et du nationalisme. Le projet a perdu la jeunesse, il existe un tel fossé générationnel dans la manière de regarder l'Europe, une fissure entre les récits des personnes âgées et des jeunes. Pour la génération post-89, l'Europe de la paix est perdue et l'Europe du boulot n'est pas venue. L'Union en souffre. Il faut réinventer l'Europe politique. L'Europe doit devenir une république, "res publica", il faut faire plus que le marché commun. Comme disait Jacques Delors, on ne tombe pas amoureux d'un marché commun. L'Europe sera politique ou ne sera pas, c'est mon plaidoyer.
Que perdrait-on en cas de disparition de l'Union européenne ?
Tout ! Notre prospérité, notre civilisation, notre capacité d'œuvrer ensemble sur ce continent qui est le plus riche du monde. On perdrait énormément. Le choc serait terrible. Cela ne se passera pas comme ça, on ne va pas se réveiller un matin en disant que l'Union européenne a disparu. Mais si elle échoue, comme des gens le murmurent, il faudra sauver la monnaie et notre civilisation. Le risque est énorme que, sous le choc politique, on ne retombe tous dans une fermeture et le nationalisme. On prendrait des années à en sortir.
