Tensions avec la Turquie: des Européens agacés, mais relativement sereins
Les provocations turques sont mises sur le compte de la campagne référendaire d'Erdogan.
- Publié le 21-03-2017 à 18h17
- Mis à jour le 21-03-2017 à 18h18

Le ton est encore monté d'un sérieux cran entre l'Europe et la Turquie, ce week-end. Abonné aux déclarations provocatrices, le président Recep Tayyip Erdogan a en effet franchi un nouveau palier dans ses attaques à l'encontre de la chancelière allemande Angela Merkel en accusant directement cette dernière d'avoir recours "à des pratiques nazies".
La réaction de Berlin, ferme mais mesurée, ne s'est pas fait attendre. Par la voix du ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel, tout d'abord, qui a fait savoir à son homologue turc qu'"une limite avait été franchie". Par celle de la chancelière ensuite, qui a menacé de "réexaminer les autorisations" accordées à des responsables politiques turcs pour prendre part à des réunions électorales en Allemagne, si cette attitude agressive persiste dans le chef d'Ankara.
De son côté, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, a martelé dimanche qu'un rétablissement de la peine de mort en Turquie, que le président Erdogan a affirmé envisager après le référendum du 16 avril, mettrait de facto un terme aux négociations sur une éventuelle adhésion de la Turquie à l'UE. Discussions qui sont pratiquement gelées.
Le chantage aux migrants
A Bruxelles et dans plusieurs capitales européennes, on sent poindre un certain agacement face aux gesticulations turques. Mais on met celles-ci sur le compte de la campagne acharnée menée par Erdogan pour obtenir l'assentiment de la population à son rêve de transformer le régime parlementaire en régime présidentiel. Une manœuvre qui vise à renforcer et à bétonner son pouvoir et qui enfermerait durablement son pays dans l'autoritarisme.
Régulièrement agitée - ce fut le cas récemment lors du bras de fer qui a opposé la Turquie aux Pays-Bas -, la menace de mettre un terme à l'accord migratoire passé entre l'UE et la Turquie ne semble pas trop inquiéter les Européens. "La situation a fortement évolué. L'an dernier, les Européens étaient demandeurs et les Turcs avaient les cartes en main, mais le rapport de forces s'est rééquilibré", commente un diplomate. Avec la diminution des arrivées de réfugiés, les tensions entre les Etats membres se sont apaisées, explique-t-il. Tous sont aujourd'hui sur la même longueur d'onde et ont pris diverses dispositions, telle la création du corps européen de gardes-côtes et de gardes-frontières, pour mieux gérer les choses si les flux venaient à nouveau à augmenter.
"Cette fois-ci, on ne jouera plus chacun dans son coin et on appliquera les règles communes. L'Allemagne ne dira plus aux migrants 'vous êtes les bienvenus' et les autres pays ne les laisseront plus passer. Très cyniquement, cela signifie que les migrants qui arriveront en Grèce devront rester là. On les isolera là-bas et on aidera les Grecs, comme c'est déjà le cas."
Le risque de voir ce scénario se reproduire semble limité, à entendre notre interlocuteur. D'une part, parce que la plupart des gens qui pouvaient fuir le conflit en Syrie l'ont déjà fait. D'autre part, parce que les aides financières accordées par l'UE à la Turquie dans le cadre du pacte migratoire ont permis d'améliorer considérablement la vie sur place. "Les gens qui sont en Turquie savent très bien aujourd'hui qu'ils sont probablement mieux là-bas que sur les îles grecques. Il ne sera pas simple pour Erdogan de leur dire de partir vers l'Europe s'ils n'ont aucun intérêt à le faire. Et si l'accord tombe, les Turcs ne bénéficieront plus de cet argent. On ne sait jamais ce qui peut arriver, mais je pense que cette rhétorique musclée va continuer jusqu'au 16 avril, après cela devrait se calmer."
Un point de vue partagé par un de ses collègues, pour qui l'aide financière européenne - 6 milliards d'euros ont été promis - "est vitale vu l'état de l'économie turque". Ni l'UE ni Ankara n'ont intérêt à mettre un terme à l'accord migratoire, estime-t-il. "C'est un levier que les Turcs préféreront sans doute garder dans leur manche à d'autres fins, quand on discutera de l'union douanière, par exemple. Et puis, cela reviendrait aussi à faire une croix sur la libéralisation des visas, alors qu'une bonne partie de la population turque continue à voir l'UE comme un partenaire important." Gilles Toussaint