"Ils ont essayé plusieurs fois de m'éliminer, sans parvenir à le faire"
- Publié le 08-12-2018 à 11h50
- Mis à jour le 22-07-2020 à 12h30

Directeur de la radio RPA (Radio publique africaine), une radio privée burundaise, Bob Rugurika a été emprisonné en 2015 pour son travail journalistique, avant d'être accueilli en héros par des milliers de personnes dans les rues de Bujumbura. Menacé, contraint de quitter le pays, sa radio a été fermée par les autorités mais Bob Rugurika poursuit son travail sur le Web depuis Kigali. Entretien à Bruxelles pour parler de ses enquêtes, de la difficulté d'être journaliste d'investigation en Afrique, des menaces qui pèsent sur lui et sa famille. Bob Rugurika, lauréat du prix du journalisme africain de CNN en 2016, est l'Invité du samedi de Lalibre.be.
Vous avez été contraint de fuir votre pays. Quelle est votre vie aujourd'hui ?
Je partage mon temps entre Kigali (au Rwanda), où la quasi-totalité des journalistes en exil ont trouvé refuge, et la Belgique où mon épouse et mes enfants sont installés depuis début 2012. Le régime avait, à l'époque, ciblé ma femme et j'avais décidé de la faire sortir du pays. En fait, j'avais travaillé sur cas d'Ernest Manirumva, un activiste burundais anti-corruption qui a été assassiné en 2009. J'avais publié le rapport des résultats d'enquête sur ce meurtre commis par les renseignements burundais et le patron des renseignements généraux de l'époque avait juré de me faire du mal et de viser ma femme. J'ai aussi enquêté sur l'implication du pouvoir central dans le massacre de 39 civils dans un bar de Gatumba en 2011. J'avais eu des entretiens avec l'un des auteurs de ce massacre qui était un jeune Imbonerakure (Ligue des jeunes du parti au pouvoir) qui travaillait pour le renseignement.
Quels intérêts auraient des auteurs d'un assassinat de parler à un journaliste ?
Ça étonne souvent les gens. En fait, ce sont des agents du renseignement que le régime enrôle dans des crimes mais qui ne sont pas, au départ, d'accord avec ces crimes. Ils n'ont pas le choix. Souvent, une fois les crimes commis, le régime procède à l'élimination des auteurs et des témoins de ces crimes. Les auteurs se sont confiés à la radio pour que ces faits soient connus du public et pour se protéger.
Si votre épouse n'avait pas pu fuir en 2012, vous auriez quand même continué vos activités ?
Je pense, j'étais obligé, j'aurais préparé mon épouse pour que l'on affronte ensemble cette situation. C'est dur mais je n'aurais pas pu me taire. Et même si elle est partie, j'ai vécu avec cette menace pendant 3 ans. Les gens ne le savent pas, mais ils ont essayé plusieurs fois de m'éliminer, sans parvenir à le faire.
Pourquoi n'y sont-ils pas parvenus ?
Ils ont confié des missions à des agents régime mais on m'a envoyé, à chaque fois, des infos pour me dire : "Mets-toi à l'abri, ne rentre pas chez toi cette semaine". Des gens qui avait une certaine sympathie et même aujourd'hui des gens dans le régime nous parlent. Les médias en exil sont alimentés en informations par les agents de l'Etat. Des policiers, des militaires, des agents, des Imbonerakure... Le régime est tenu par une poignée d'individus qui prend en otage tout l'appareil de l'Etat. La plupart ont seulement peur d'être assassinés. Beaucoup ont déjà été tués.
On a déjà essayé de vous acheter ?
Quand ils voient qu'un journaliste, une personne de la société civile est impliquée dans les droits de l'homme, qui devient populaire, ils essayent, parfois, d'acheter son silence… Plusieurs fois, on m'a dit : "Ecoute Bob, tu es jeune, on peut te mettre en contact avec le président, on peut te donner un poste, de l'argent...". Je connais pas mal de collègues journalistes qui ont été achetés. C'est dur de résister. Les médias indépendants au Burundi sont vraiment pauvres et les salaires sont maigres. Il n'y a quasiment pas de publicité. La plupart des rédactions, dont la nôtre, vivent des subventions des organisations internationales, d'ambassades occidentales, de programmes d'appuis.
Vous parvenez à être indépendant par rapport à ces organisations ?
Oui. Il n'y a pas de conditions. Ils nous soutiennent et ils exigent seulement une bonne gestion.
Le Conseil national de la communication (CNC) vous a accusé de divulguer des fausses informations. Que répondez-vous à cela ?
En principe, le CNC est un organe constitutionnel chargé de la promotion de la liberté de la presse mais dans le contexte burundais, c'est un outil de répression en faveur du régime contre la presse indépendante. Ils nous ont intimés d'arrêter de divulguer des informations sensibles mais on a continué.
Une affaire vous a mis sur le devant de la scène : le triple assassinat de religieuses italiennes (Bernadette Boggia, Olga Rashietti et Lucia Pulici) à Kamenge, en périphérie de Bujumbura en septembre 2014. Vous accusez le régime d'avoir commandité ces assassinats. Quelles sont vos preuves ?
Au début, tout le monde était choqué, c'est un crime crapuleux. Deux sœurs sont assassinées entre 12h et 15h. La troisième à minuit alors que de nombreux policiers étaient déployés dans le couvent... Ils nous ont présenté un déséquilibré pour dire que c'était lui l'auteur mais personne n'y croyait. Tout le monde s'est demandé pourquoi on avait tué ces femmes. Les premières infos qui ont filtré, c'est qu'elles disposaient d'un dispensaire en RDC à Luvungi et il y avait dans l'hôpital des Imbonerakure qui suivaient un entraînement au Congo qui sont allés s'y faire soigner. La thèse, c'est qu'ils voulaient les faire taire pour ne pas divulguer cette info. On a enquêté pendant des mois, on a contacté des policiers, des gens du régime, et petit à petit, nous avons appris que c'est le régime qui avait organisé le crime. J'ai retrouvé le premier policier, "Mwarabu", et il m'a tout raconté. Il m'a donné des preuves, m'a parlé des échanges téléphoniques et je suis allé vérifier l'historique des appels qui correspondaient à ce qu'il disait. Il était en contact avec des personnes du renseignement. On a diffusé son témoignage affirmant qu'il avait, avec d'autres hommes, tué les sœurs. On a contacté le chef des renseignements pour qu'il nous donne sa version des faits mais il a toujours refusé.

Après cette diffusion, vous êtes arrêté pour "violation du secret de l'instruction", "recel de criminel" et "complicité d'assassinat"...
Le jour où je diffuse ces infos, j'ai reçu des appels de la part des gens du régime, certaines de mes sources qui m'ont dit que j'étais en danger. Par la suite, je ne passais plus la nuit chez moi, j'étais chez des amis ou des proches et je continuais à exercer mon travail. Du coup, ils ont décidé de me convoquer et de me mettre en prison. Ce dossier avait créé une tension entre le régime et la communauté internationale qui était profondément choquée par ce drame et surtout avec l'Eglise catholique. Ils voulaient que la lumière soit faite.
Dans quelles conditions étiez-vous en prison ?
Je n'ai pas été torturé et j'avais quand même le droit d'avoir des visites grâce à cette pression internationale. Pendant un mois, toutes les chancelleries occidentales se sont organisées à tour de rôle pour venir me voir. Les Américains, les Britanniques, les Allemands, les Belges, les Français... Des organisations comme la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), des politiques européens... J'avais de l'espoir.
C'était la folie quand vous êtes sorti...
Cela faisait un mois que les gens étaient vraiment choqués par ma détention et du coup ils sont descendus dans les rues spontanément. Jamais je n'aurais imaginé un tel engouement, une telle foule en liesse. J'étais vraiment devenu un héros pour avoir défendu la vérité. Certains vieux sages ont dit qu'il n'y avait pas eu de telles scènes de liesse depuis la libération. J'ai fait la Une des journaux pendant une semaine mais cette popularité a, en revanche, intensifié les menaces. A un moment donné, j'ai décidé de ne plus sortir de chez moi ou alors seulement la nuit pour continuer à travailler grâce à quelques proches. Quand le président a annoncé son nouveau mandat, il y a eu des manifestations devant la radio. L'après-midi, le procureur a ordonné sa fermeture. Depuis le 27 avril 2015, elle est fermée. J'ai alors décidé de partir.

Comment avez-vous pris la fuite ?
J'étais interdit de sortir du territoire. Je ne suis pas passé par la frontière "classique", mais par des voies illégales, les forêts et les rivières, et je suis rentré au Rwanda. Les autorités rwandaises ont vu que je n'avais pas de tampon sur mon passeport lorsque j'ai souhaité partir en Belgique. Je leur ai expliqué ma situation et ils m'ont finalement autorisé à quitter le pays.
Depuis, vous continuez de produire des émissions sur le web.
Il y a une centaine de journalistes indépendants burundais actuellement en exil. Certains au Rwanda, d'autres en Ouganda, en Tanzanie, en Europe. On a relancé la RPA sur une webradio et les Burundais nous écoutent via les réseaux sociaux...
Le président Pierre Nkurunziza a affirmé qu'il ne voulait pas se représenter en 2020. Qu'en pensez-vous ?
Il a voulu alléger la pression internationale qui pèse actuellement sur lui. Ça a fonctionné puisque l'Union africaine a salué cette annonce, l'Union européenne aussi, ainsi que les Nations unies. Mais pour moi, il va se représenter. Il refuse tout débat sur sa succession au sein du parti au pouvoir. Le président, en faisant une nouvelle constitution, a supprimé tous les avantages des anciens chefs d'Etat. Il n'a pas pu prendre une telle décision sachant qu'il se prépare à quitter le pouvoir. Enfin, il n'y a qu'à voir les événements qui se déroulent actuellement au Burundi. Un président qui se prépare à quitter le pouvoir travaille dans le sens de l'apaisement. Ce sont des manœuvres, pour moi, il n'y a pas de doutes quant au fait qu'il va se représenter.
Pour en savoir plus sur Bob Rugurika, visionnez le documentaire "La voix des sans-voix" de Manno Lanssens sur la Trois, ce lundi 10 décembre, à 21h05