L'appel du pied de Kamala Harris aux Républicains
En clarifiant certaines de ses positions, jeudi 29 août, lors de sa première longue interview nationale depuis son entrée en campagne, Kamala Harris a tourné le dos aux éléments progressistes de sa formation politique pour mieux convaincre les modérés des deux partis. De notre correspondant à New York, Alexis Buisson
- Publié le 30-08-2024 à 06h50
- Mis à jour le 30-08-2024 à 11h15

Lors de sa première longue interview nationale depuis l'abandon de Joe Biden, Kamala Harris s'est dite ouverte à accueillir un Républicain dans son "cabinet", les membres les plus importants du gouvernement, si elle est élue présidente en novembre. "J'ai passé ma carrière à solliciter des opinions diverses ", a-t-elle dit lors de cet entretien diffusé en différé sur la chaîne CNN, jeudi 29 août, aux côtés de son co-listier, Tim Walz. "Je pense qu'il est important d'avoir autour de la table des gens qui ont des points de vue et des expériences différents lorsque sont prises certaines des décisions les plus importantes".
Avec cette déclaration, Kamala Harris poursuit son opération séduction auprès des Républicains "anti-Trump". Proches de la ligne traditionnelle de Reagan, ces derniers ne se reconnaissent pas dans la nouvelle droite MAGA ("Make America Great Again") incarnée par le milliardaire. Ils s'étaient rabattus pendant les primaires sur l'ancienne gouverneure de Caroline du Sud, Nikki Haley, mais se sont retrouvés orphelins une fois qu'elle a apporté son soutien à l'ex-homme d'affaires. Il faut dire que ce dernier ne leur a pas donné beaucoup de raisons de le soutenir. Malgré sa brève promesse d'unifier le pays après sa tentative d'assassinat, en juillet dernier, il n'a en rien modéré son discours.
À l'inverse, Kamala Harris a multiplié les efforts pour les convaincre de la soutenir, comme Joe Biden l'avait fait en 2020. Pendant la Convention nationale de son parti, qui s'est tenue à Chicago en août, plusieurs intervenants étaient issus du GOP ("Grand Old Party"). À l'image de Geoff Duncan, l'ancien vice-gouverneur de Géorgie, où Donald Trump est inquiété par la justice pour sa tentative présumée d'inversion les résultats du scrutin de 2020. Ou encore Stephanie Grisham, l'ancienne porte-parole de la Maison-Blanche et ex-collaboratrice de la Première dame Melania Trump. Devant le public et les caméras, elle a accusé l'ancien président de dénigrer ses supporters en privé. Dans la foulée de la convention, décrite par ses organisateurs comme la plus "bipartisane" de l'histoire du pays, la campagne de Kamala Harris a annoncé avoir recueilli le soutien de plus de 200 membres des équipes de Mitt Romney (candidat républicain à la Maison-Blanche en 2012), Georges W. Bush et John McCain.
L'interview accordée à la journaliste politique de CNN, Dana Bash, depuis l'État clé ("swing state") de Géorgie, était très attendue. Jusqu'à présent, Kamala Harris avait évité de donner de longues interviews à la presse nationale, se contentant de répondre à quelques questions de son "pool", groupe restreint de journalistes qui la suivent dans ses déplacements, de temps à autre. En revanche, elle s'est entretenue avec de jeunes "influenceurs" qui l'aident à propager ses éléments de langage sur les réseaux sociaux sans lui apporter la contradiction. Une manière pour la candidate de toucher la jeunesse, qui s'informe sur essentiellement sur TikTok ou Instagram. Pendant la convention démocrate, plus de 200 "créateurs de contenus", avec une portée cumulée de plus de 160 millions de personnes, ont ainsi été accrédités. Du jamais vu.
Ces dernières semaines, le camp trumpiste avait exploité cet évitement, en arguant que Kamala Harris, auteure de performances cathodiques hasardeuses dans le passé, avait peur de se frotter au quatrième pouvoir, alors que Donald Trump a participé à plusieurs conférences de presse. En 2021, elle s'était agacée d'une question de son intervieweur qui lui avait fait remarquer qu'elle ne s'était pas rendue à la frontière mexicaine alors qu'elle était chargée d'une mission sur les racines de l'immigration illégale.
Certains Républicains lui ont même reproché de faire l'interview de jeudi aux côtés de Tim Walz, plutôt que seule, faisant mine d'oublier que ce genre d'apparition du candidat avec son numéro deux est une tradition.
Pendant l'entretien, certaines réponses de Kamala Harris ont reflété sa volonté de toucher un public modéré et centriste au moment où Donald Trump la taxe de "camarade Kamala" dans l'espoir de la faire passer pour une dangereuse communiste. Elle a notamment précisé, contrairement à ce qu'elle disait lors des primaires démocrates de 2019, marquées par un virage à gauche du parti, qu'elle "n'interdira pas la fracturation hydraulique", activité répandue dans le "swing state" de Pennsylvanie. "On peut faire des progrès sur les énergies propres sans la bannir ". Sur la crise migratoire, elle a tenu un discours plus dur, reflet du virage à droite du Parti démocrate sur ce dossier. "Il doit y avoir des conséquences pour les gens qui entrent illégalement sur le territoire, a-t-elle dit, cinq ans après avoir laissé penser qu'elle était favorable à une dépénalisation de telles entrées. " Mes valeurs n'ont pas changé ", s'est-elle défendue en évoquant ces revirements.
Sur le dossier israélo-palestinien, elle a ré-affirmé son soutien sans faille à Israël. N'en déplaise aux militants de l'aile gauche de son parti qui veulent mettre un terme à l'assistance militaire américaine à l'État hébreu. Interrogée sur la nature historique de sa candidature, elle a botté en touche: "Je serai la présidente de tous les Américains, indépendamment de leur genre ou appartenance raciale ". Un autre appel du pied aux modérés, hostiles aux politiques basées sur l'identité.
Comme à son habitude, Donald Trump n'a pas mâché ses mots en réaction à l'entretien. Sur son réseau Truth Social, il a accusé la "camarade Kamala" de tous les maux, de l'abolition des frontières jusqu'à l'instauration d'un taux d'imposition de "70-80% ". "L'Amérique va devenir un terrain vague", a-t-il écrit. Les deux candidats doivent se retrouver le 10 septembre pour un débat télévisé.
