Présidentielle américaine : à la rencontre des 270 000 Américains qui détiennent le sort de Donald Trump et Kamala Harris
Le comté d'Erie, dans le nord-ouest de cet État clé, a voté pour les vainqueurs des élections présidentielles depuis 2008. Donald Trump y était en meeting fin septembre. Kamala Harris s'y rend ce 14 octobre. Qui choisira-t-il en novembre ?
- Publié le 13-10-2024 à 11h44
- Mis à jour le 24-10-2024 à 14h59

C'est l'histoire d'un petit comté d'à peine 270 000 d'habitants, niché dans le nord-ouest de la Pennsylvanie. Bienvenue à Erie County, localisé dans la "Ceinture de la rouille", cette ancienne région industrielle autour des Grands Lacs.
Mélange de zones urbaines, industrielles, rurales et résidentielles, ce territoire a un super-pouvoir : ses habitants ont voté pour tous les vainqueurs des élections présidentielles ces seize dernières années : Barack Obama en 2008 et 2012, Donald Trump en 2016 et Joe Biden en 2020. Et en 2024 ? "Ça sera très serré. Trump s'est imposé de 1 800 voix face à Clinton et Biden de 1 400 quatre ans plus tard", observe Tom Eddy, le président du Parti républicain du comté.
Républicains gonflés à bloc
En cette fin septembre, il règne un enthousiasme indéniable dans le local du parti. Un flot quasi-constant de sympathisants passe le pas de la porte, où trône un Donald Trump en carton, pour demander des informations et acheter des pancartes anti-Kamala Harris à planter dans leur pelouse. "Tous les gens qui viennent sont gonflés à bloc", reprend Tom Eddy. Il faudra bien cela. Car Erie pourrait bien désigner le prochain locataire de la Maison-Blanche – ou du moins y participer. En effet, des sept "swing states" de la présidentielle, la Pennsylvanie est le plus important. Sans ses dix-neuf grands électeurs, il sera plus difficile pour le candidat battu dans l'État de remporter la présidence.
Les citoyens susceptibles de voter pour un camp comme l'autre, nommés swing voters, sont donc très courtisés. Après Donald Trump fin septembre, Kamala Harris se rendra à Erie lundi 14 octobre pour faire campagne. "Avec la désindustrialisation de la région et la baisse de l'influence des syndicats proches de la gauche, une part non-négligeable de l'électorat du comté ne s'ancre plus dans une idéologie particulière. Ils étaient autrefois connectés au Parti démocrate mais sont aujourd'hui ouverts aux Républicains. Ils font des allers-retours entre les deux bords en fonction de qui les écoute le mieux", analyse Joseph Morris, professeur de sciences politiques à l'université locale Mercyhurst.
Son pronostic ? "Les électeurs d'Érié sont aussi soucieux du ton du débat politique. En 2016, il y avait de l'excitation autour Donald Trump car les gens se sentaient entendus, mais cela fait dix ans qu'il tient le même discours. Kamala Harris a probablement la corde car elle n'emploie pas la même rhétorique que lui".
Les électeurs "bascules"
Dans son local bourré de pancartes bleues "Harris-Walz", Kelly Chelton a elle aussi le sentiment que le vent tourne. Elle est volontaire pour le Parti démocrate à Union City, dans le centre du comté. Jadis "capitale mondiale de la chaise" en raison du grand nombre de manufactures locales, cette commune tranquille de 3 000 âmes fait partie des petites villes ouvrières d'Erie décimées par les délocalisations vers des contrées à la main-d'œuvre moins onéreuse, comme le Mexique ou la Chine. En 2016, elle a succombé aux sirènes de Donald Trump, qui était venu promettre à cet électorat de cols-bleus de relancer l'activité. "Cette année, nous avons vu entrer dans notre local des seniors qui n'avaient jamais voté ou des républicains qui vont choisir Harris, remarque Kelly. Leur point commun : ils détestent Trump".
Rencontré devant le diner local, un restaurant américain typique qui sert des repas copieux, Jim Telman fait partie de ces "électeurs bascules". Ex-trumpiste, cet agriculteur indépendant de 74 ans envisage à présent de voter pour la vice-présidente. "Trump est un milliardaire qui ne pense qu'à lui-même. Il ne fera rien pour les fermiers qui triment, comme moi. Harris est noire. Elle sait ce que c'est d'être ignorée", dit-il.
Coût de la vie et crise migratoire
À une demi-heure au nord d'Union City, changement d'ambiance. Des milliers de casquettes rouges MAGA ("Make America Great Again") inondent le centre des conventions de la ville d'Érié, chef-lieu du comté, au bord du lac du même nom.
En cette fin septembre, Donald Trump vient galvaniser les troupes. Lors d'un discours-fleuve de près de deux heures, il qualifie Kamala Harris de "handicapée mentale" et l'accuse d'être responsable de l'inflation qui a marqué la présidence Biden et de l'afflux de migrants par la frontière-sud des États-Unis.
Croisé sur place, James Thomas, un habitant d'Erie qui travaille dans l'immobilier et a voté pour Barack Obama en 2008, apprécie toujours le franc-parler du milliardaire. "Si l'élection de 2024 n'est pas truquée, comme il y a quatre ans, je ne vois pas comment il pourrait perdre vu la hausse du coût de la vie et la crise migratoire causées par les démocrates".
Le candidat républicain a au moins une faille qui inquiète Tom Eddy, le patron des Républicains locaux : le vote anticipé ("early voting"). Développé par plusieurs États pendant la pandémie, celui-ci donne l'opportunité aux citoyens d'exprimer leur suffrage en personne ou par correspondance avant "Election Day", le 5 novembre. Une manière pour les électeurs d'éviter de se retrouver à la merci d'un imprévu qui les empêcherait de remplir leur devoir civique (maladie, météo, problèmes techniques avec les machines de vote…) le Jour-J.
Or, les Démocrates l'utilisent beaucoup plus que les Républicains. La faute à… Donald Trump, qui l'a longtemps décrit comme une source de fraude électorale. Cette année, il tente de faire machine arrière. "Dans le passé, le vote anticipé a permis aux démocrates de remporter des élections serrées en Pennsylvanie", s'inquiète Tom Eddy. Parmi la quinzaine de sympathisants trumpistes interviewés au meeting de l'ex-businessman, aucun n'avait l'intention de voter tôt. Un avertissement pour Donald Trump.
