Le premier traumatisme de l'administration Biden
Retour sur la première humiliation subie par le président démocrate en politique étrangère.

- Publié le 20-10-2024 à 12h05
- Mis à jour le 20-10-2024 à 12h23

Quand Joe Biden débute son mandat il y a bientôt quatre ans, il hérite d'un sacré cadeau empoisonné : les accords de Doha négociés avec les talibans par son prédécesseur Donald Trump, pour retirer les troupes étrangères d'Afghanistan, après vingt ans d'occupation. Il l'ignore encore, mais le nouveau président va vivre sa première humiliation en politique étrangère.
"On a à la fois un retrait sans gloire et une défaite cinglante, analyse Georges Lefeuvre, ancien attaché politique près la Commission européenne au Pakistan. Le pauvre Joe Biden a hérité de la situation provoquée de Donald Trump qui est responsable de cette débandade absolue."
En décembre 2018, Donald Trump a déclaré, sans concertation préalable avec le Secrétariat d'État ou à la Défense, qu'il allait retirer 7 000 hommes dès 2019 et conclure une paix avec les talibans. Pour Georges Lefeuvre, "c'était une bêtise considérable. Quand il a décidé de retirer ces hommes d'un coup, sans condition, les talibans ont tout de suite compris que le rapport de force était en leur faveur. Ils ont compris qu'ils avaient le vent en poupe car Donald Trump voulait s'en aller le plus vite possible pour répondre à une promesse de sa campagne électorale." Le diplomate précise que l'engagement en Afghanistan a coûté 2 000 milliards de dollars aux États-Unis, soit 275 millions de dollars par jour. "L'intervention américaine en Afghanistan a coûté plus cher que le Plan Marshall après la Seconde Guerre mondiale, mais pour un résultat absolument terrible."
Piège des talibans
Contrairement à l'image qu'ils renvoyaient à l'époque, les fameux accords de Doha, engagés d'abord par Barack Obama, ne sont pas des accords de paix. "Négocié entre les États-Unis et les talibans, l'objectif de cet accord était de préparer le retrait de toutes les troupes étrangères, précise Georges Lefeuvre. Quand Donald Trump l'a signé le 29 février 2020, il l'a fait au nom des 32 pays sous commandement de l'Otan. Il n'a demandé l'avis de personne, alors que les talibans n'ont pas cédé un pouce de leurs exigences. Ils se sont engagés à extrêmement peu de choses, si ce n'est de rompre leur relation avec al-Qaïda et Daesh pour préserver la sécurité américaine. Mais comment peut-on aujourd'hui leur demander des comptes là-dessus ?"
Quand Donald Trump signe l'accord le 29 février 2020, il n'avait demandé l'avis de personne, alors que les talibans n'avaient pas cédé un pouce de leurs exigences
L'ancien diplomatie ajoute qu'en revanche, "les Américains s'étaient engagés sur à peu près tout. Les dates comprises. Quand Joe Biden arrive aux affaires, il s'aperçoit qu'il faut retirer les troupes avant le 31 mai 2021. Il ne remet pas en cause le principe du retrait puisqu'il milite depuis longtemps d'en finir avec cette guerre sans fin. Mais il est pris de court." Le président démocrate propose à deux reprises de renégocier les termes de l'accord, le calendrier et le mode opératoire du retrait en premiers.
Panique absolue
Mais les talibans se sont montrés plus malins. Quelques jours avant la signature de l'accord en février 2020, ils ont réussi à ajouter une petite exigence au dernier alinéa du texte : la promesse que les États-Unis demanderont aux Conseil de Sécurité des Nations unies (CSNU) d'entériner définitivement les termes de cet accord. Dix jours plus tard, le texte a été voté à l'unanimité au CSNU. Autrement dit, il ne pouvait plus être modifié, même si l'administration allait changer à la Maison-Blanche. "Cette résolution a refermé le piège des talibans sur les États-Unis et les États associés."
On parle d'humiliation car ce fut un départ dans la débandade absolue. Il s'est joué à Kaboul un psychodrame incroyable, c'était la panique
Une fois le retrait américain effectué, un véritable boulevard s'est offert aux talibans, qui ont réussi à prendre le contrôle de l'ensemble du territoire en quatre mois. "On parle d'humiliation car ce fut un départ dans la débandade absolue. Il s'est joué à Kaboul un psychodrame incroyable, c'était la panique", se souvient Georges Lefeuvre.
Dans la foulée, l'administration Biden a directement gelé tous les avoirs afghans placés dans les banques américaines (au moins 7 milliards de dollars). Depuis l'arrivée au pouvoir des talibans, la situation économique de l'Afghanistan s'est considérablement dégradée : un Afghan sur quatre se trouve actuellement dans une situation de grande insécurité alimentaire. Mais l'approche du Démocrate n'a pas pour autant changé sur la question afghane. "Il n'en parle tout simplement plus. Il lui fallait oublier cette humiliation. Quelques mois plus tard, la Russie a envahi l'Ukraine et l'Otan retrouvait toute sa raison d'être. En s'engageant dans une défense de l'Ukraine, Joe Biden a, quelque part, sauvé l'honneur de l'Otan."
Responsabilité partagée
Quel bilan peut-on aujourd'hui tirer de Joe Biden en Afghanistan ? La réponse de l'ancien diplomate fuse : "Quel bilan peut-il avoir en six mois ? Il arrive au pouvoir le 20 janvier et le 15 août les talibans sont au pouvoir. On ne peut pas demander à quelqu'un qui n'a été que quelques mois aux affaires de se défendre sur la question."
Pour Georges Lefeuvre, il serait injuste de mettre l'ensemble de cet échec afghan sur le dos des Américains, même si c'étaient eux qui y menaient les opérations politiques. "N'oublions pas qu'il y avait 32 pays qui étaient engagés dans cette coalition, dont beaucoup de pays de l'Otan comme la France jusqu'en 2014. On a eu un atlantisme incroyable et un suivisme épouvantable. Il faut l'admettre, on partage cet échec cinglant, qui est le résultat des vingt années de présence internationale en Afghanistan. La débandade lors du retrait, elle, est à inscrire sur le dos de Donald Trump, et certainement pas sur celui de Joe Biden ni de Kamala Harris."
À ce jour, aucun pays membre de l'Onu n'a reconnu le régime de l'Émirat islamique d'Afghanistan. Les talibans parviennent toutefois à organiser des rencontres diplomatiques à Doha, où ils avaient ouvert avant leur prise de pouvoir un bureau, désormais accompagné d'une ambassade.