Le Colorado se veut en première ligne pour défendre le droit à l'avortement
Bien qu'étant déjà un des États les plus libéraux en la matière, il entend inscrire le droit à l'IVG dans sa Constitution à la faveur d'un référendum organisé en marge du scrutin présidentiel.

- Publié le 24-10-2024 à 14h49
- Mis à jour le 24-10-2024 à 14h54

Quand le patron nous apprend que son restaurant, sur Main Street à Trinidad, est un ancien bordel, on n'est pas vraiment étonné. Fondée en 1862 après la découverte de charbon dans cette région du Colorado, la ville a toujours entretenu une réputation sulfureuse. Dans les années 1960, elle était devenue, grâce aux prouesses d'un chirurgien local, la capitale mondiale du changement de sexe – à tel point que l'expression "aller à Trinidad" revêtait alors un sens particulier… Un demi-siècle plus tard, le Colorado ayant légalisé l'usage récréatif et médical du cannabis, la ville sut tirer un profit maximal de la vente de marijuana. Avec une vingtaine de débits officiels pour à peine 10 000 habitants, Trinidad fut proclamée "Weed Town USA".
Comme toute ville du Far West qui se respecte, Trinidad a ses légendes et, parmi elles, d'illustres figures féminines. Alice Ivers, alias "Poker Alice", par exemple, cette fille d'immigrants irlandais qui excella dans les jeux de cartes et la gestion de maisons closes. Ou, dans un registre plus respectable, Ina Eloise Young, qui passe pour avoir été, au tournant des années 1900, la première journaliste sportive – elle couvrit notamment les compétitions de base-ball pour le quotidien "Chronicle-News" de Trinidad.
La fin d'une protection fédérale
La ville, qui s'enorgueillit aussi d'une solide tradition ouvrière et syndicale (la grande grève des mineurs qui déboucha, en avril 1914, sur le massacre de Ludlow, est dans les livres d'histoire), ne saurait se désintéresser d'un nouveau combat : celui qui est mené pour protéger le droit à l'avortement. Forte d'une majorité conservatrice, grâce aux trois juges nommés par Donald Trump durant son mandat, la Cour suprême a abrogé, le 24 juin 2022, l'arrêt "Roe v. Wade" qui garantissait ce droit au niveau national. Depuis, les États sont libres de légiférer en la matière.
Du Texas à la Floride, une quinzaine d'États gouvernés par les Républicains ont adopté des lois très restrictives qui, en pratique, reviennent à interdire l'IVG, le plus souvent sans aucune exception, qu'il s'agisse de viol, d'inceste ou de risque majeur pour la santé de la mère ou de l'enfant à naître. Parallèlement, les défenseurs du droit à l'avortement ont réagi en organisant des consultations populaires qui ont systématiquement abouti à l'inscription de ce droit dans la Constitution des États concernés, y compris dans des États conservateurs comme le Kansas.
Une manœuvre électorale
Le 5 novembre, en marge du scrutin présidentiel, des référendums sur le droit à l'IVG seront organisés dans une dizaine d'États supplémentaires dont le Colorado. Le recours à de tels référendums est ancien et courant dans le système politique américain. Il permet bien sûr de confier directement aux électeurs le soin de trancher des problèmes essentiels, mais c'est aussi une manœuvre pour stimuler la participation électorale. Des citoyens qui, sans cela, ne seraient pas allés voter, seront amenés, par la même occasion, à apporter leur voix aux candidats en lice.
Le Colorado est, à cet égard, exemplaire puisque pas moins de quatorze questions référendaires seront soumises à ses électeurs. Plusieurs portent sur l'administration de la justice, d'autres concernent l'instauration du libre choix de l'école, l'interdiction de la chasse des grands félins ou la révision de la Constitution du Colorado qui définit toujours le mariage comme l'union d'un homme et d'une femme quand bien même la Cour suprême a légalisé l'union homosexuelle. Et puis il y a le fameux Amendement 79 qui, non seulement fera de l'IVG un droit constitutionnel, mais garantira aussi son remboursement par la sécurité sociale.
La démarche est a priori curieuse car le Colorado, qui autorise l'IVG depuis 1967, est aussi un des neuf États (plus Washington DC) qui accordent ce droit sans aucune restriction. Rien n'est, cependant, acquis définitivement. Aux législatives de 2020, l'avortement figurait déjà sur les bulletins de vote, mais avec une Proposition 115 qui entendait fixer un délai de 22 semaines pour pouvoir avorter. L'initiative avait été rejetée par 59 % des votants.
Trouver une majorité qualifiée
En juillet 2022, le gouverneur Jared Polis, un Démocrate, a signé un décret pour réaffirmer le droit à l'IVG et exclure, dans la foulée, le concours du Colorado aux enquêtes visant les femmes qui se font avorter en dehors des États où cela est interdit – quelque 4 300 femmes sont ainsi venues du Texas tout proche, en 2023, pour avorter au Colorado. Et l'an dernier, le Colorado a encore renforcé la protection des personnes qui peuvent être poursuivies pénalement ailleurs pour avoir pratiqué ou facilité une IVG.
Dans le bras de fer entre "pro-choice" et "pro-life", les premiers paraissent avoir l'avantage. Les défenseurs du droit à l'avortement sont galvanisés par le soutien, non seulement des Démocrates, mais aussi de Républicains modérés. En faisant campagne, cette semaine, avec Kamala Harris, Liz Cheney, la fille de l'ancien vice-président de George W. Bush, a estimé que la révocation de "Roe v. Wade" avait créé une situation intenable. Des témoignages tragiques n'ont cessé de défrayer la chronique depuis deux ans.
Le Colorado a l'ambition d'être un exemple pour le pays tout entier. Pour être adopté, l'Amendement 79 doit, toutefois, recueillir 55 % des suffrages. C'est beaucoup, même si ses promoteurs estiment que, dans un État qui compte 1,2 million de femmes en âge de procréer (sur 6 millions d'habitants), il devrait se trouver la majorité nécessaire. "Il ne s'agit pas seulement de grossesses non désirées", explique cette étudiante de l'école secondaire Hoehne à Trinidad. "C'est une question plus générale de liberté personnelle. Pourquoi les Républicains qui, traditionnellement, s'opposent aux interventions du gouvernement dans leurs affaires, veulent-ils que ce même gouvernement s'ingère dans leur vie privée ?"