Les Ouïghours exilés en Turquie vivent dans la peur d'être renvoyés en Chine
Un accord d'extradition entre Pékin et Ankara fait craindre le pire.
- Publié le 05-01-2021 à 07h28
- Mis à jour le 05-03-2021 à 19h33

Dans le quartier de Zeytinburnu, rive européenne d'Istanbul, nombreuses sont les devantures de magasins qui arborent le drapeau du Turkestan oriental [NdlR : toponyme donné par les Ouïghours à la région chinoise du Xinjiang] : un croissant et une étoile blancs sur fond bleu, en une référence assumée au drapeau turc. Depuis la ratification par la Chine samedi 26 décembre de l'accord d'extradition signé avec la Turquie en 2017, la communauté ouïghoure sur place, estimée à 50 000 personnes, est plongée dans l'angoisse.
À l'étage d'un petit restaurant ouïghour, autour d'un plat fumant de raviolis traditionnels, le jeune Ihsan Ismail confie ses craintes : "Les gens ont peur ici. Cela s'est déjà produit en Égypte. En 2016 et 2017, le pays a renvoyé des étudiants… Personne n'a de leurs nouvelles depuis. Le fait que la Turquie ait signé un tel accord nous a fait paniquer. Moi aussi, j'ai peur. Je suis journaliste et je travaille sur les questions ouïghoures, je suis donc particulièrement exposé."
C'était pourtant avec la confiance d'arriver dans un pays frère que Ihsan a choisi la Turquie en 2013 grâce à un programme de bourse ouvert aux étudiants ouïghours. La proximité religieuse et culturelle fait de ce peuple un des représentants de la turcité en Asie centrale. Cependant, la pression croissante de Pékin sur Ankara pourrait bien avoir raison des tentatives de protection de la Turquie.
"Si la Turquie ratifie le texte, la Chine utilisera tous les moyens disponibles pour faire extrader les Ouïghours, s'alarme Nureddin Izbasar, militant de l'Observatoire des droits humains au Turkestan oriental, basé à Istanbul. Les personnes qui sont le plus en danger de nos jours sont celles qui sont dans des centres de rétention pour être renvoyées car elles n'ont pas de papiers, pas de passeport. […] La Chine va commencer par ceux-là et nous n'avons aucun moyen de suivre leur cas", s'inquiète-t-il.
Comme de nombreux ressortissants de la communauté, Nureddin Izbasar refuse de croire que le Parlement turc puisse ratifier le texte : "Je pense que même si la loi passe, ce ne sera pas si facile à appliquer. Si l'opinion publique venait à apprendre qu'il y a des extraditions, cela pourrait créer une forte réaction. Et si je raisonne de manière réaliste, cela ne serait pas dans l'intérêt de la coalition gouvernementale car cela leur ferait perdre des voix."
Si beaucoup se refusent à croire que la Turquie cède à la Chine, le cas de Zinnetgül Tursun, renvoyée en Chine via le Tadjikistan en juin 2019, est encore dans toutes les mémoires et fait figure d'inquiétant précédent.
"L'Union européenne doit se positionner plus nettement sur la question ouïghoure, estime l'activiste. L'Europe doit absolument se rapprocher de la Turquie pour se coordonner sur ce dossier. Plus les relations se tendent, plus la Turquie se tourne vers la Russie et la Chine", regrette-t-il.
Ankara dépendante de Pékin
Même si le ministre des Affaires étrangères, Mevlut Çavusoglu, a affirmé mercredi 30 novembre qu'il était "incorrect" de dire que la ratification signifiait que "la Turquie va renvoyer les Ouïghours en Chine", le retard des vaccins chinois contre le Covid-19 en Turquie a rapidement été interprété par les observateurs comme le rappel des moyens de pression dont dispose l'Empire du milieu contre son partenaire.
Plongée dans une crise économique, la Turquie a déjà eu recours à des aides ponctuelles de Pékin et ces dernières années, la Chine est devenue le troisième partenaire économique de la Turquie derrière l'Allemagne et la Russie…. Des arguments de choc qui risquent de peser dans le cours de la politique gouvernementale des prochains mois et dont la communauté ouïghoure de Turquie pourrait bien faire les frais.