À Bruxelles, l'ambassade d'Afghanistan survit péniblement : "Nous représentons le pays sans contact avec Kaboul"
Un petit noyau de diplomates continue le travail, sans salaire.
- Publié le 22-12-2021 à 13h41
- Mis à jour le 22-12-2021 à 13h42

Quatre mois après la prise de pouvoir à Kaboul par les talibans, les diplomates afghans dans le monde entier sont confrontés à une situation inhabituelle : ils ne sont plus payés, sont en désaccord avec leur capitale et ne reçoivent pas d'instructions de la part du nouveau régime.
C'est le cas de l'ambassade d'Afghanistan en Belgique, avenue Wolvendael à Uccle, où quelques diplomates continuent d'expédier les affaires consulaires, essentiellement des visas, actes de naissance et passeports, pour subvenir à leurs besoins et faire tourner une ancienne maison bourgeoise qui, heureusement pour eux, est la propriété de l'État afghan.
"Nous représentons le pays sans contact avec Kaboul", résume un diplomate qui ne souhaite pas être identifié. "Les talibans n'auront pas de difficulté à envoyer un nouvel ambassadeur à Bruxelles, mais, tant qu'ils ne sont pas reconnus par l'Union européenne, ils ne pourront envoyer personne."
Neuf diplomates travaillaient à Bruxelles avant la chute de Kaboul et la fuite du président Ashraf Ghani à Abou Dhabi. Ils opéraient à des niveaux clés pour le pays : l'Union européenne, grande pourvoyeuse de financements et d'aide ; l'Otan, qui formait l'armée afghane ; la Belgique, le pays hôte ; mais aussi les Pays-Bas et le Luxembourg.
Certains ont demandé l'asile politique
Faute de salaires, il a fallu faire des choix. L'ambassadeur roule désormais à ses rendez-vous sans chauffeur tandis que plusieurs diplomates, sans avenir, ont demandé l'asile politique à la Belgique et aux pays voisins.
Une vitre de l'ambassade est cassée, dernier reliquat d'une occupation des lieux, le 27 septembre à l'aube, par cinq militants afghans qui se revendiquaient d'un mouvement, le Democratic People of Afghanistan, qui voulait dénoncer la prise de pouvoir par les talibans. Comme l'ambassadeur est d'origine pachtoune, l'ethnie majoritaire surtout implantée dans le sud-est du pays, les manifestants croyaient qu'il travaillait pour les talibans. La police est intervenue.
La même situation se répète un peu partout en Europe occidentale, à Paris et à Londres notamment : les diplomates afghans sont en roue libre et comptent sur l'importante diaspora afghane pour faire tourner les affaires consulaires. Ils ne disposent toutefois pas d'un stock de passeports illimité.
Le portrait du président Ghani continue de trôner dans les ambassades, de même que le drapeau national, aux couleurs noire, rouge et verte, les diplomates refusant de hisser celui de l'Émirat islamique d'Afghanistan. Dans certains pays comme le Pakistan, les insurgés ont dépêché un homme à eux qui a une fonction "non officielle", puisque Islamabad n'a pas reconnu le nouveau régime.
La reconnaissance internationale est cruciale pour les talibans. Sans elle, les diplomates désignés par eux ne pourront pas présenter leurs lettres de créance. Surtout, tous les accès au financement international, de l'UE jusqu'à la Banque mondiale, leur seront fermés. Ils réclament notamment le déblocage des dépôts de la Banque nationale afghane, soit près de 9 milliards de dollars.
Or les talibans ne parviennent pas à payer les fonctionnaires, ni même certains de leurs miliciens, avec le risque que ceux-ci retournent chez eux. Les taxes qu'ils imposent deviennent de plus en plus impopulaires, alors que le pays est en plein hiver et qu'une partie de la population a faim.
Un air de déjà-vu
Pour Houmayoun Tandar, un vétéran de la diplomatie afghane, tout ceci a un air de déjà-vu. L'homme a lancé l'ambassade afghane de Bruxelles au printemps 2002, a été ensuite ambassadeur à Londres avant de prendre sa retraite. Mais, dans les années 90, il était en poste à la mission permanente afghane auprès de l'Onu à Genève lorsque les talibans ont pris pour la première fois le pouvoir.
"Seuls le Pakistan, les Émirats et l'Arabie saoudite les reconnaissaient, raconte-t-il. Nous vivions avec les revenus consulaires. Les talibans avaient engagé une bataille juridique car ils voulaient obtenir le siège de Genève. À la fin, je me suis retrouvé tout seul, avec juste un assistant, mais nous avions tenu bon." Les talibans, entre 1996 et 2001, vivaient dans un isolement international, de temps à autre rompu par une visite officielle. Faute de disposer d'ambassades, ils envoyaient des délégations à l'étranger.
Auparavant, Houmayoun Tandar avait connu la période soviétique de l'Afghanistan (1979-1989). Il se trouvait dans le camp des moudjahidine qui tentaient, à partir du Pakistan, et avec l'aide des pays occidentaux, de chasser l'occupant. Il dirigeait leur bureau à Paris.