La Chine se profile patiemment en partenaire privilégié des talibans
Le chef de sa diplomatie a fait une visite surprise à Kaboul. Après s'être assuré du nécessaire soutien du Pakistan.

- Publié le 27-03-2022 à 20h25

Wang Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères, a effectué jeudi dernier une visite surprise à Kaboul, au beau milieu d'une tournée diplomatique en Asie du Sud qui l'a mené au Pakistan, en Inde et au Népal. Devenant la plus importante personnalité étrangère à se rendre en Afghanistan depuis que les talibans y ont repris le pouvoir en août dernier, il a été reçu non seulement par son homologue, Amir Khan Muttaqi, mais aussi par le vice-Premier ministre Abdul Ghani Baradar - le mollah que Wang avait spectaculairement accueilli à Tianjin, le 28 juillet 2021, signalant alors la volonté de Pékin de traiter avec le nouveau régime avant même qu'il soit installé.
La Chine n'a, cependant, toujours pas officiellement reconnu ce nouveau gouvernement. Elle entend néanmoins entretenir des relations privilégiées avec lui, en dépit de ce que peut avoir de contre-nature une alliance entre une république communiste en principe athée et un émirat islamique désireux d'appliquer la charia. Significativement, l'ambassade de Chine à Kaboul n'a, contrairement aux autres, jamais fermé ses portes et continue d'opérer normalement - une marque de soutien et de confiance que les talibans n'ont pas manqué d'apprécier.
L'aide décisive du Pakistan
Alors qu'Américains et Européens se tâtent sur les rapports à nouer avec des talibans qui prétendent "avoir changé" (ce que les derniers développements à Kaboul ne tendent pas vraiment à confirmer), et que les avoirs de l'ancien régime restent, pour l'heure, gelés dans les banques occidentales, la Chine fait figure de planche de salut, à la fois pour redresser économiquement le pays et pour assurer sa survie politique. Dans cette perspective, la séquence du périple de Wang Yi dans la région paraît aussi révélatrice que son passage par Kaboul.
Le chef de la diplomatie chinoise s'est d'abord arrêté au Pakistan. C'est évidemment l'allié historique de la Chine en Asie du Sud. Mais ce sont aussi les Pakistanais qui connaissent le mieux les talibans et sont, par conséquent, idéalement placés pour aider des Chinois qui n'ont que très peu d'expérience de l'Afghanistan. Si elle profita de la stabilité retrouvée à la faveur de l'occupation américaine, la Chine n'a guère investi que 3 milliards de dollars dans le pays entre 2005 et 2020 - un montant jugé modeste à son échelle. La plupart des projets sont à l'arrêt, notamment le plus important d'entre eux : l'exploitation des mines de cuivre de Mes Aynak dans la province du Logar, le deuxième plus grand gisement mondial.
Les nouvelles routes de la soie
L'intention de la Chine est d'intégrer l'Afghanistan dans son vaste réseau des "nouvelles routes de la soie". Les deux pays ne partagent qu'une très courte frontière de 76 km ouvrant sur le "corridor de Wakhan", que seule une piste traverse à l'heure actuelle. C'est donc par le Pakistan que devra se faire la connexion, grâce notamment au développement des voies de communication routières et ferroviaires. Les autorités pakistanaises se disent enthousiastes, pour des raisons économiques, mais aussi, voire surtout, politiques et stratégiques.
L'idée est, en effet, de consolider dans la foulée les liens sino-pakistanais face au rival indien. Islamabad en a un besoin d'autant plus pressant que ses relations avec Washington se sont notoirement détériorées depuis que les Américains, déjà déçus par la tiède collaboration du Pakistan dans la lutte contre le terrorisme islamiste, ont retrouvé en 2011 Oussama ben Laden tranquillement installé à proximité d'une base de l'armée pakistanaise.
Pékin doit accueillir cette semaine, après Islamabad en septembre et Téhéran en octobre, la troisième conférence des pays voisins de l'Afghanistan. De cette structure destinée à mobiliser des ressources et à coordonner les initiatives pour aider Kaboul à reconstruire le pays, l'Inde a été significativement tenue à l'écart jusqu'ici.
Une aubaine pour les trafiquants
Les nouvelles routes de la soie ont, toutefois, leur revers. Le Pakistan redoute qu'une circulation plus facile de part et d'autre des 2 640 km de sa frontière avec l'Afghanistan ne profite aussi aux bandes criminelles, aux trafiquants d'armes et de drogue notamment, ainsi qu'aux mouvements extrémistes. La Chine s'en inquiète également, elle dont les ressortissants, y compris ses diplomates, ont déjà été pris pour cibles d'attentats à Karachi, Quetta et Gwadar, au Pakistan.
Au moins Wang Yi a-t-il de nouveau reçu l'assurance à Kaboul que l'Afghanistan ne servirait pas de sanctuaire aux "terroristes ouïghours" désireux de mener des actions au Xinjiang. Sans jamais désigner ceux-ci nommément, le mollah Abdul Ghani Baradar a redit à son hôte chinois que le gouvernement répondrait "à toutes les préoccupations que Pékin pense pouvoir venir du sol afghan".