Huit ans après une attaque similaire à Berlin, le choc laisse place à l'incompréhension à Magdebourg
Après le drame vendredi 20 décembre, qui a fait au moins 5 morts et plus de 200 blessés, les habitants de la ville allemande restent sous le choc. Huit ans après un drame similaire à Berlin, les circonstances, comme le profil du suspect, interrogent.
- Publié le 21-12-2024 à 20h22
- Mis à jour le 21-12-2024 à 21h04

Les illuminations du marché de Noël sont là, éblouissantes et mêlées aux gyrophares des services de secours. Les sirènes, les hélicoptères et les policiers armés de mitraillettes ont remplacé les bruits des clochettes, les cris des vendeurs de saucisses et toutes celles et ceux qui étaient venus boire, quelques heures plus tôt, un vin chaud en famille ou avec des amis à quatre jours du réveillon. Les trams sont arrêtés, tous éclairés, vides, abandonnés par leurs conducteurs au milieu des immenses boulevards de Magdebourg, ville du centre de l'Allemagne. On ne voit presque aucune voiture, à part les ambulances et les pompiers qui évacuent les morts et les blessés vers l'hôpital.
Dans les allées vides, les stands dégagent encore leurs odeurs de noisettes caramélisées. Au sol, les détritus et les morceaux de verres témoignent des scènes de panique qui se sont jouées vendredi 20 décembre, après 19 heures lorsqu'une voiture-bélier a foncé dans l'allée principale du marché de Noël de Magdebourg, faisant, selon le dernier bilan, 5 morts et plus de 200 blessés.
"Les gens courraient dans tous les sens avec leurs enfants à la main, témoigne le patron d'un restaurant situé à seulement quelques centaines de mètres du lieu de l'attentat. Dans mon resto, c'était plein. Les 150 clients qui voyaient ces scènes sont partis eux aussi en quelques minutes, paniqués. Certains avaient tellement peur qu'ils n'ont même pas payé. Mais tout cela n'est pas grave quand je pense aux victimes. Il est fou, ce mec !"
Réfugié et sympathisant de l'AfD
Vendredi soir, les informations les plus folles circulaient sur les réseaux. Selon certaines sources, un deuxième tueur était activement recherché. "Ils le cherchent avec l'hélicoptère", explique un passant. "On a entendu dire qu'il y avait deux voitures piégées dans les rues", ajoute une autre habitante de Magdebourg, sortie de la gare centrale et qui a récupéré ces informations "sur Internet" alors qu'elle était encore dans le train. "Il y a plus de 20 morts. J'ai mes sources", assure le restaurateur.
A 19 heures, le marché était plein à craquer. Selon les différents témoignages recueillis par les chaînes de télévision locales, la voiture – une BMW X5 noire – a foncé dans l'allée principale percutant à l'aveugle des dizaines de personnes. "Les gens se sont jetés sur les côtés", témoigne une habitante. "Ils me demandaient ce qu'il se passait. Mais on ne comprenait rien !" ajoute son mari. Les vidéos publiées en ligne mais aussi les caméras de surveillance, qui ont filmé la scène, le montrent.
Après avoir percuté plusieurs obstacles, le suspect a abandonné son véhicule et a été arrêté très rapidement à la station de tramway, juste à côté du marché. Agé de 50 ans, Taleb A. est originaire d'Arabie Saoudite. Il travaillait comme psychothérapeute à Bernbourg, une ville de 32 000 habitants à une quarantaine de kilomètres au sud de Magdebourg. On ignore encore le motif réel de son geste. Il est visiblement un militant anti-islam, bien intégré et inconnu des services secrets. Selon ses dires, il offrait à des femmes de son pays la possibilité de fuir et de venir en Allemagne comme réfugiées. Dans une interview accordée au Frankfurter Rundschau en 2019, il déclarait que ces femmes saoudiennes avaient été "violées par leur tuteur". Le système d'asile allemand, expliquait-il, était un moyen pour ces femmes "d'accéder à la liberté".
Le profil est d'autant plus flou qu'il manifestait des sympathies pour le parti d'extrême droite AfD sur les réseaux où il était très actif. "Qui d'autre [que l'AfD] peut nous protéger de l'islamisme", avait-il déclaré sur son compte X (ex-Twitter) en novembre. "La politique frontalière de Merkel est un plan pour islamiser l'Europe", écrivait-il à propos du choix de l'ancienne chancelière d'accueillir d'un million de réfugiés. Lui-même était arrivé en Allemagne en 2006 et bénéficiait depuis 2016 d'un statut de réfugié politique.
"Risque abstrait" d'attentats
Ce samedi, au petit matin, les premiers habitants déposaient des fleurs à la porte de l'église Saint-Jean, où le chancelier Olaf Scholz s'est recueilli vers 11 heures, déplorant un "acte terrible" et "fou" et promettant d'agir contre "contre ceux qui veulent semer la haine". Un hommage aux victimes doit se tenir à 19 heures.
Magdebourg a vécu le même drame que Berlin il y a huit ans, pratiquement jour pour jour. Les Allemands gardent en mémoire l'attentat du 19 décembre 2016 sur le marché de Noël de la capitale, perpétré par Anis Amri. L'islamiste tunisien avait tué 13 personnes (l'une est morte en 2021 des suites de ses blessures) en fonçant dans la foule avec un camion volé. Depuis, la plupart des marchés sont protégés par des bornes mobiles de sécurité en béton ou en acier.
Malgré les avertissements des autorités depuis des mois sur un "risque abstrait" d'attentats sur les marchés de Noël (plusieurs islamistes soupçonnés de projets terroristes ont été arrêtés en 2023 et 2024), les Allemands n'ont pas renoncé à la tradition. "Je n'aurai jamais imaginé que cela puisse se passer à Magdebourg", a déclaré la maire Simone Borris, sans étiquette, ne pouvant pas retenir ses larmes.
Mais une question se posait ce samedi matin à Magdebourg. Comment le tueur a-t-il pu accéder avec sa voiture au cœur du marché malgré des dizaines de plots en béton installés autour de la zone ? "Les services de sécurité devront faire la lumière", a promis Nancy Faeser, la ministre sociale-démocrate de l'Intérieur.