Jean-Michel Aphatie : "Ce qu'a dit Mélenchon est un peu con. Ça doit quand même tanguer au sein de son parti"
Pour le chroniqueur politique de Quotidien, ce n'est pas à Paris que se jouera le combat le plus important de ces élections municipales françaises 2026.


- Publié le 14-03-2026 à 11h45
- Mis à jour le 14-03-2026 à 12h15

À quoi reconnaît-on Jean-Michel Aphatie ? À son accent du sud, assurément. Mais aussi à son franc-parler et à son regard malicieux. Depuis plus de 20 ans, le journaliste français analyse et décortique sans concession le paysage politique. La gauche, le centre, la droite, les extrêmes : tout le monde en prend pour son grade. Et c'est avec tout son corps (de ses grands gestes à ses mimiques) que le sexagénaire s'exprime.
Alors, quand on réfléchit à un observateur avisé pour préfacer les grands combats et enjeux de ces élections municipales 2026, le nom du chroniqueur de Quotidien s'impose à nous naturellement. Un message lui est envoyé. Il y répond rapidement. Sa disponibilité nous enchante : le rendez-vous est fixé. Et il est à la hauteur de nos espérances. Jean-Michel Aphatie est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
À Paris, Rachida Dati semble bien embêtée par le succès de Sarah Knafo. Est-elle piégée par une alliance quasi obligatoire avec cette figure montante de l'extrême droite pour l'emporter ?
Oui, et cela vaut également pour son adversaire socialiste et sa potentielle alliance avec la candidate LFI. Mais Rachida Dati a encore répété récemment qu'elle ne ferait pas d'alliance, en s'appuyant sur des arguments qui seront difficiles à faire oublier si elle change d'avis. Comme lorsqu'elle dit que Sarah Knafo siège à Bruxelles avec des néonazis ou lorsqu'elle évoque son histoire personnelle avec Eric Zemmour (NdlR : le mari de Sarah Knafo et président de leur parti, Reconquête) qui a critiqué le nom arabe qu'elle a donné à sa fille.
Rachida Dati a tout de même refusé de qualifier Sarah Knafo d'extrême droite…
Ce n'est pas le plus essentiel. Les qualificatifs d'extrême droite ou d'extrême gauche relèvent aujourd'hui, pour une part, du folklore politique. Tandis que quand Rachida Dati évoque les collègues néonazis de Sarah Knafo, ça parle davantage aux gens. C'est factuel. Et c'est beaucoup plus embêtant pour la candidate Reconquête.
Rachida Dati pourrait-elle tout de même s'allier à Sarah Knafo en revenant sur ses propos pour s'assurer une victoire au second tour ?
En politique, on sait très bien que les propos du lundi n'engagent pas forcément le mardi celui qui les a tenus. Mais, dans ce cas-ci, elle a quand même solidement fermé la porte. L'alliance ne me paraît pas acquise. Ce serait très difficile pour Mme Dati, qui serait la cible de nombreuses critiques qui pourraient la déstabiliser. Cela compliquerait sa campagne pour le second tour. On pourrait lui reprocher d'avoir ramené les néonazis, qu'elle a pointés du doigt jusqu'à présent, dans le paysage parisien.
L'ancienne ministre de la Culture a adouci le ton de sa campagne, après un début tonitruant notamment sur les réseaux sociaux. Faut-il y voir une forme de fébrilité chez la candidate ?
Adoucie, je ne sais pas, mais elle finit moins bien qu'elle n'a commencé. Elle n'a pas été très bonne et très présente dans cette campagne. Sarah Knafo a été beaucoup plus régulière : elle a trouvé une tonalité qu'elle n'a pas perdue au fil des mois. On a d'ailleurs vu sa progression dans les sondages.
Toujours à Paris, la candidate de La France Insoumise, Sophia Chikirou, multiplie les polémiques lors de cette dernière ligne droite. Cela sert-il les intérêts d'Emmanuel Grégoire, le candidat de l'union de la gauche ?
Les sorties de Sophia Chikirou sont à même de détourner d'elle des électeurs. Parce qu'elle est violente, excessive. Elle complique de fait la possibilité d'atteindre le second tour, ainsi qu'un possible rapprochement avec Emmanuel Grégoire. Il est donc difficile d'identifier une quelconque stratégie mûrement réfléchie dans ses récentes prises de parole. Ce sont des expressions qui dévoilent simplement son caractère.

Cela fait écho à la posture actuelle du leader des Insoumis, Jean-Luc Mélenchon, qui enchaîne les controverses. Est-ce une façon de se distancier de la gauche traditionnelle ?
Ce n'est pas très stratégique, c'est même un peu con. D'ailleurs, au niveau national, certes, Jean-Luc Mélenchon parvient à agréger autour de lui un électorat significatif, dominant à gauche. Mais ses prises de parole l'empêchent d'atteindre le second tour. Et même s'il y parvenait, cette façon de communiquer ferait de lui un repoussoir important, sans doute plus que ne l'est aujourd'hui le Rassemblement national. Et au fond, Sofia Chikirou calque son style sur celui de Mélenchon. C'est-à-dire qu'elle fait une campagne très identifiée parce qu'identitaire, en se disant révolutionnaire, en dénonçant le fascisme. Mais tout ça ne va pas la faire gagner. Et cela gèle une partie de l'électorat. Ce qui lui rend le pouvoir inaccessible.
Et, vu ses récentes sorties avec des relents antisémites, LFI risque de devenir un véritable épouvantail pour le PS, qui réfléchira à deux fois avant de s'allier au parti de Mélenchon ?
Oui, c'est sûr. LFI est accusé d'antisémitisme depuis l'attaque du 7-octobre que le parti a refusé de condamner. Ils ont préféré tenter de replacer les actions du Hamas dans l'historique du conflit israélo-palestinien. Mais cela était inaudible après un tel massacre. Cela a marginalisé la France insoumise. Mais, plutôt que d'essayer de lever les soupçons d'antisémitisme, Jean-Luc Mélenchon persiste et signe, avec des propos équivoques qui accréditent la thèse de l'antisémitisme.
Comment expliquer cette montée de l'antisémitisme dans les propos du leader des Insoumis ?
Cela m'échappe totalement. On l'a encore vu jouer sur ce terrain avec sa prononciation des noms d'Epstein, de Glucksmann… Ça n'a aucun sens sur le plan politique. Jean-Marie Le Pen est antisémite d'origine, si je puis dire : il appartient à une droite nationale, où cela est bien ancré. Ce n'est pas du tout la même chose pour le patron de LFI, qui appartenait d'abord à une gauche sociale-démocrate. Il s'est radicalisé lui-même.
Comment se fait-il que, malgré toutes ses prises de position controversées, il semble rester incontesté au sein du parti ?
Ça doit tanguer, à mon avis, au sein de LFI. Beaucoup d'Insoumis ont dû penser qu'il était quand même très con de faire semblant d'avoir oublié comment se prononce Glucksmann en pleine polémique. Mais rien n'a été dit publiquement. Manuel Bompard, par exemple, est quelqu'un de très intelligent. Quand il voit ça, je suis sûr qu'il se dit : "Jean-Luc, tu fais n'importe quoi".

À Lyon, Quentin Deranque, un jeune militant identitaire, a été tué par des membres de l'ultragauche, dont des proches collaborateurs du député LFI Raphaël Arnault. Ce décès, à quelques semaines des municipales, a-t-il été un point de basculement dans la campagne ?
Bien sûr. Ces dernières années, Mélenchon s'est entouré de plus en plus de gens jeunes. Et, parmi eux, il a eu un coup de foudre pour Raphaël Arnault, cet homme qui n'a peur de rien et qui mouille la chemise contre les fascistes. Il est séduit, le sentiment est fort. Auparavant, Mélenchon, dans son ambition de diriger l'État, ne se préoccupait pas des fascistes, car ce problème n'est pas du tout central dans la société française. En plus, la violence physique, ce n'est pas son truc. Au moment où il s'approche de ces jeunes, il n'imagine pas qu'ils deviendront des meurtriers. Mais puisqu'il les a aimés, puisqu'il s'est associé à eux, il reste fidèle. Il s'embarque alors dans des explications stupides sur l'antifascisme, qu'il place au-dessus de tous les problèmes des Français. C'est aussi ridicule que quand Vladimir Poutine disait qu'il envahissait l'Ukraine parce que les Ukrainiens étaient tous des nazis.
Edouard Philippe a lié son destin national, et donc sa candidature pour 2027, à une victoire dans sa ville du Havre. Pourtant, cela semble assez mal parti pour lui. Comprenez-vous cette stratégie ?
Il n'a pas le choix. S'il est battu à la mairie du Havre, comme le camp macroniste est déjà très divisé, il perd toute légitimité pour être candidat à l'élection présidentielle. Il a tenu ces propos il y a un an, à un moment où il pensait qu'il serait réélu assez facilement. Il faut voir maintenant si les urnes valident les résultats des sondages.
L'enjeu est grand aussi à Nice pour Eric Ciotti, qui testera le pouvoir d'attraction de son Union des droites, siamoise du RN, en tentant de détrôner son frère ennemi Christian Estrosi. Sa stratégie de virer à droite toute peut-elle être gagnante ?
Ailleurs en France, je vous dirais non. Mais à Nice, oui ! Dans cette ville, être allié au Rassemblement national, ce n'est pas du tout un obstacle. Ciotti est intelligent. J'ai écouté deux-trois de ses débats et je l'ai trouvé bon : il pointe les problèmes et y apporte des analyses, il est capable de dire dans quoi ses adversaires ont dépensé de l'argent pour rien. Et puis, il bénéficie de l'usure de Christian Estrosi, qui a 70 ans et qui n'a jamais épaté personne.
Toujours dans le sud, le RN pourrait se retrouver à la tête d'une ville comme Marseille. N'est-ce pas un signal inquiétant ?
C'est toujours surprenant, mais c'est dû au dépérissement de la droite depuis de nombreuses années. La ville est dans un mauvais état, les problèmes sont nombreux. Le RN constitue donc un vote de refuge pour toute une part de l'électorat de droite qui n'aurait jamais pensé voter pour ce parti. Mais le candidat RN, Franck Allisio, ne vient pas des franges de l'extrême droite. C'est un ancien de l'UMP, donc il sait comment parler aux Marseillais et il pourrait engranger un bon résultat. Il sera intéressant de voir comment va se comporter, au second tour, l'électorat de la candidate de droite et du centre, Martine Vassal : le choix sera compliqué entre Franck Allisio et Benoît Payan, le maire sortant à la tête d'une union de gauches. Selon moi, eu égard à l'élection présidentielle qui suivra en 2027, le scrutin le plus important n'est pas Paris. C'est Marseille ! Ça peut être le choc de ces élections municipales. Si cette ville est gagnée par le RN, c'est très fort pour Jordan Bardella.

Cette ville suffirait au triomphe du RN, même si les résultats sont décevants ailleurs pour le parti ?
Ce serait le signe que les gens acceptent l'idée que le RN dirige une grande ville, une ville complexe, une ville où l'immigration est importante. Donc ça ferait avancer le RN dans la société. Bardella pourrait s'en targuer. Et ça le renforcerait encore…
Dans Quotidien, vous avez évoqué cette semaine un repas "secret" entre Bardella et Sarkozy. À l'approche de la présidentielle de 2027, vous inquiétez-vous de tels rapprochements ? Est-ce une banalisation de l'extrême droite ?
Emmanuel Macron a complètement cassé l'UMP. La droite est dans le trou : elle n'a pas de leader, pas de projet, elle se divise. Tout cela est totalement flasque et permet au Rassemblement national de prendre une place importante. Et dans ce contexte, Nicolas Sarkozy, pour des raisons qui m'échappent, a décidé de dire tout le bien qu'il pense de Jordan Bardella. Il ne l'aurait pas fait de Marine Le Pen. Mais la situation de Jordan Bardella ne dépend pas du tout des signaux qu'envoie Nicolas Sarkozy. Ce petit coup de main n'est pas décisif.
Le parti Renaissance et son président Gabriel Attal sont quai inexistants dans cette campagne. L'impopularité d'Emmanuel Macron nuit-elle à cette formation ?
C'est évident. Avoir l'étiquette macroniste aujourd'hui, c'est très dur, ça plombe tout le monde. Et ceux qui dirigent Renaissance essaient de prendre des distances avec Macron, mais ils n'y arrivent pas : Édouard Philippe l'a fait trop violemment et Gabriel Attal n'a aucune importance. Tout ce bloc central est dans une grande difficulté et doit tourner la page. Toutes les forces politiques rencontrent des difficultés importantes d'ailleurs. Et tout cela se passe à un moment où le Rassemblement national, qui a été longtemps marginalisé, apparaît fréquentable. Même si ce parti n'est pas encore crédible, il a désormais de la maturité, parce qu'il est dans le paysage politique depuis longtemps. Et, avec Bardella, il propose un candidat, certes jeune, mais sérieux pour le pouvoir.