Comment la Russie recrute des civils pour déstabiliser l'Europe
Depuis l'invasion à grande échelle de l'Ukraine en février 2022, la Russie s'appuie de plus en plus sur des acteurs criminels pour mener des opérations de guerre hybride en Europe. Elle tisse ainsi des réseaux dans le monde pour déstabiliser ses adversaires et élargir son cercle d'alliés.

- Publié le 15-03-2026 à 13h39
- Mis à jour le 15-03-2026 à 19h14

Sabotages, incendies, attentats, actes de vandalisme… 151 incidents perpétrés par des agents russes sur le sol européen ont été identifiés entre février 2022 et février 2026 par le Centre international de lutte contre le terrorisme (ICCT) et le Globsec, une organisation spécialisée dans la sécurité. Alors que la guerre en Ukraine s'enlise et mobilise une part croissante de ses ressources, la Russie déploie ses efforts pour affaiblir ses adversaires à moindre coût, en déstabilisant les sociétés européennes de l'intérieur pour casser leur soutien à Kiev.
Selon une enquête du média britannique The Telegraph, Moscou multiplierait en Europe l'achat discret de biens situés près de bases militaires ou d'infrastructures sensibles – chalets isolés, appartements, entrepôts, voire îles entières – afin de constituer un réseau clandestin destiné à des opérations de sabotage. Certaines propriétés liées à l'Église orthodoxe russe auraient ainsi été acquises à proximité d'installations navales et de radars en Norvège et en Suède. Cette stratégie de "zone grise" viserait à perturber transports, énergie ou communications sans franchir le seuil d'une riposte de l'Otan, un risque qui concernerait l'ensemble du continent européen. La Finlande a ainsi restreint les achats immobiliers des ressortissants russes, suivie par les États baltes.
Réseau de sabotage décentralisé
Face à l'expulsion de quelque 600 agents formés sous couverture diplomatique depuis 2018, la Russie "a commencé à mobiliser des agents civils à usage unique", peut-on lire dans le rapport conjoint de l'ICCT et du Globsec. Le but est de soutenir la guerre hybride russe, "dissuader et punir" les soutiens occidentaux de l'Ukraine, "tout en cartographiant les vulnérabilités en prévision d'un conflit plus large."
27 % des auteurs d'actes cinétiques avaient déjà un casier judiciaire
Moscou recrute désormais en ligne des civils vulnérables économiquement, mais aussi des criminels : trafiquants de drogue, contrebandiers, hooligans, détenus… Selon l'ICCT et le Globsec, 27 % des auteurs d'actes cinétiques avaient déjà un casier judiciaire. Rarement conscients de travailler pour les services russes, ces agents voient surtout dans les tâches proposées une bonne occasion de gagner de l'argent.
Qui sont les saboteurs ?
Même s'il n'existe pas d'agent "à usage unique" typique, l'ICCT a identifié cinq profils de saboteurs. Le plus fréquent est celui d'individus issus de la diaspora post-soviétique, comme des Ukrainiens et Biélorusses. La plupart ont entre 30 et 60 ans et vivent "dans des conditions socio-économiques précaires, souvent au chômage, endettés ou travaillant dans des emplois manuels." Viennent ensuite les jeunes recrues, parfois mineurs, recrutées sur TikTok et Telegram, qui sont généralement dans des situations vulnérables, comme des réfugiés sans accompagnateur ni revenu stable.
Le troisième profil est le criminel, les prisons constituant un autre vivier de recrutement. "Nous avons également identifié douze individus impliqués dans des milieux hooligans et dix ayant des liens avec l'extrémisme de droite", note l'ICCT.
On trouve aussi des "croyants", qui sont "non seulement conscients qu'ils agissent au nom des services de renseignement russes mais le font par conviction idéologique [pro-Kremlin]", ainsi que les "voyageurs", qui se déplacent spécifiquement pour commettre un acte de sabotage avant de repartir aussitôt.
Réseau d'influence
Mais déstabiliser ne signifie pas seulement détruire des infrastructures. Cela implique aussi de façonner les perceptions. Grâce à une fuite de 1 431 pages de documents internes aux renseignements russes, la plateforme d'investigation Forbidden Stories a identifié plus de 60 agents russes opérant sur trois continents au sein du réseau "la Compagnie". Anciennement liée à Evgueni Prigojine, ancien chef du groupe paramilitaire Wagner décédé en août 2023, cette structure est désormais sous la tutelle du service du renseignement extérieur russe.
Dotée d'un budget de 7,3 millions de dollars sur dix mois en 2024, elle opère en Europe, en Afrique et en Amérique du Sud. Rédaction de lois minières au Mali, influence sur les élections en Bolivie, Namibie et au Tchad, création de faux médias, infiltration au sein des gouvernements, campagne de désinformation anti-occidentale… Dans chaque pays visé, la méthode est identique : repérage des acteurs, infiltration progressive des cercles d'influence, puis déclenchement d'opérations de déstabilisation amplifiées par les médias locaux. L'ambition est de constituer une "ceinture de régimes amis" du Kremlin.
Ingérence électorale
Dans plusieurs pays d'Afrique, par exemple, les agents recrutés exploitent notamment les ressentiments envers les anciennes puissances coloniales et leurs alliés. À l'approche de la présidentielle de 2024 en Namibie, des agents russes ont ainsi diffusé une fausse lettre attribuée au Royaume‑Uni, l'accusant de financer secrètement l'opposition en échange d'avantages pétroliers. L'intox, qui a touché 1,7 million de personnes selon leurs propres estimations, a forcé un démenti officiel tout en contribuant à discréditer l'opposition et à renforcer le parti au pouvoir, perçu comme proche de Moscou.
Les services de renseignement finlandais (Supo) estiment dans leur rapport annuel que ces opérations visent à "intimider et limiter la marge de manœuvre des [dirigeants] de la politique étrangère". Ce que la Russie "n'a pas réussi" en ce qui concerne la Finlande. Ils mettent toutefois en garde contre une surestimation des capacités russes : "Le débat public présente souvent la Russie comme un acteur supérieur capable d'influencer des questions très étendues à travers l'Europe. En réalité, la Russie dispose actuellement d'une grande part de ses ressources déployées en Ukraine."