À Moscou, le Kremlin isole sa population de l'internet mondial : "Un retour dans les années 1990"
L'internet mobile est bloqué dans la capitale russe depuis le 6 mars dernier. La population s'agace et ironise.

- Publié le 19-03-2026 à 13h11
- Mis à jour le 19-03-2026 à 13h12

"Nous voici de retour dans les années 2000, en route vers un avenir radieux !" ironise Konstantin, citoyen moscovite. Anya le rejoint, elle estime que "le monde entier va de l'avant quand la Russie opère un retour dans les années 1990". Comme eux, de nombreux Russes comparent, avec dépit, leur pays à la Corée du Nord, sur les réseaux sociaux.
Depuis le 6 mars, l'internet mobile est en effet bloqué dans le centre de Moscou, et certains jours, l'internet à domicile est lui aussi fortement perturbé. Ce blocage presque total, perceptible dans une moindre mesure depuis plusieurs semaines partout ailleurs en Russie, est totalement assumé par le Kremlin qui se justifie en évoquant la nécessité "d'assurer la sécurité des citoyens", alors que des drones visent quasi quotidiennement la capitale.
Mais plus le temps passe, plus ce qui est présenté comme temporaire semble prendre la forme d'une nouvelle réalité destinée à priver la population d'un accès à l'internet mondial.
De la liste noire à la liste blanche
La stratégie est radicale : jusqu'ici, le gendarme du web russe ajoutait quotidiennement les sites qu'il considérait comme illégaux à sa liste noire. La méthode s'inverse à présent, il s'agit pour le FSB – à la manœuvre depuis une loi votée le 20 février dernier – de bloquer l'ensemble des réseaux pour ajouter sur une liste blanche les quelques sites encore tolérés. On y retrouve principalement des sites étatiques, administratifs, d'opérateurs téléphoniques et… de propagande. "J'ai vraiment besoin d'avoir accès à l'émission 'Bilan de l'année par Vladimir Poutine' quand je vais dans le centre-ville" ironise une internaute, amère.
Fin 2025, la Russie est devenue le leader mondial du nombre de coupures d'Internet, parfois volontaires, avec 37 166 comptabilisées. Or ce blocage généralisé a de nombreuses conséquences sur la capitale. Les taxis peinent à trouver leurs clients qui sont encouragés à payer en liquide et à aider les conducteurs à trouver leur chemin, car les GPS ne fonctionnent plus. Les librairies moscovites ont doublé leurs ventes de plans papier de la ville depuis le début du mois. Quant aux entreprises, elles perdraient jusqu'à 1 milliard de roubles (10,5 millions d'euros) par jour de blocage d'après une estimation du journal Kommersant.
Le grand retour des bipeurs
Les médias liés au pouvoir font quotidiennement état des conséquences de cette situation qu'ils peinent à justifier. Et tentent de faire relativiser les Russes. "Moscou 24", la télévision du maire de la capitale, s'amuse par exemple du retour de méthodes d'une autre époque : "Les bipeurs réapparaissent, leur utilisation a augmenté de 73 %, c'est un instrument super !" lance une journaliste, premier degré, un plan en papier de Moscou à la main.
Sur Internet, les sketchs se multiplient. Dans l'un d'entre eux, on peut voir des jeunes dans une file d'attente qui montrent leurs bons, comme au temps de l'URSS (qu'ils n'ont pas connu), pour obtenir du Wifi. L'Institut physique et technique de Moscou surfe sur la pagaille et suggère aux Moscovites de s'orienter à l'aide du soleil. "Pourquoi vouloir internet quand vous avez Poutine ?" commente en ligne un internaute dépité.
Les autorités affirment déjà que ces blocages très localisés sur le centre-ville devraient bientôt concerner la banlieue de la capitale. À Oulianovsk dans l'Oural, les réseaux mobiles sont bloqués depuis novembre dernier et ce, "jusqu'à la fin de l'opération militaire spéciale pour protéger les installations militaires sensibles contre les attaques de drones".
Téléphones et lecteurs MP3
Ces blocages interviennent alors que la population peine déjà à accepter le blocage successif des réseaux WhatsApp et Telegram qui refusent les injonctions d'installer leurs serveurs en Russie. Le taux moyen de requêtes infructueuses vers les domaines Telegram en provenance de Russie a atteint près de 80 % mercredi. Plus de 90 millions de Russes utilisaient l'application avant son blocage, 80 % d'entre eux, pour s'informer.
Les appels depuis les téléphones à domicile ont également augmenté de 25 % depuis le 6 mars. Les Russes évitent soigneusement le réseau alternatif que le FSB tente d'imposer dans leur quotidien, baptisé "Max". Les VPN, permettant de contourner la censure sont partiellement bloqués et ont connu une augmentation de leur usage de 25 % en début d'année. Autre réaction d'une autre époque : face à la censure en ligne des musiciens jugés "indésirables" par le pouvoir, une hausse des ventes des lecteurs MP3 est également constatée.