Pourquoi endure-t-on des chaussures à talons ?
On sait que les talons se vendent dans les boutiques même si c'est le summum du soulier inconfortable. Mais saviez-vous les raisons qui poussent les femmes à aller toujours vers ces chaussures bien jolies certes, mais qui font mal aux pieds ?
- Publié le 14-10-2015 à 10h14

On sait que les talons se vendent dans les boutiques même si c'est le summum du soulier inconfortable. Mais saviez-vous les raisons qui poussent les femmes à aller toujours vers ces chaussures bien jolies certes, mais qui font mal aux pieds ?Lorsque nous entrons dans l'expo du Victoria&Albert Museum consacrée aux souliers, et dont le titre est des plus édifiants pour les fanas de pompes - "Chaussures, peine et plaisir" -, le public est surtout féminin. Qui regarde avec envie et commentaires concernés les chaussures en vitrine. Une chose cependant frappe notre œil averti qui regarde toujours vers le bas pour voir comment le monde se positionne : si les visiteuses s'extasient sur la paire rutilante d'escarpins Manolo Blahnik ou sur des échasses rouges Louboutin talons 16 cm avec plate-forme, toutes ces dames devant les vitrines sont posées à plat, porteuses de baskets ou de ballerines. Il réside dans le soulier à talons un paradoxe non résolu, une question carrément insoluble : le talon n'est pas pratique. On pourrait même lâcher le mot : le soulier à talons est entravant, mais figurez-vous qu'il n'en est pas moins captivant.
Pourquoi les filles font les flamants roses
Et s'il met réellement l'équilibre en péril (quelle simple vision d'horreur que de voir choir une dame depuis ses hauteurs devant badauds et consorts), les femmes en rêvent encore, mieux en achètent des paires, les rangent par couleur dans leur dressing. Mais ne les portent pas forcément. Et pour cause, porter des talons est un sport qui met à mal le déplacement dans l'espace (allez faire un kilomètre en sandales à talons aiguilles !), la posture (rien de pire qu'une jolie fille qui fait le flamant rose) et au final, l'allure.
La chose est anatomiquement vérifiée : le port d'un soulier à talons supérieur à 7 cm modifie intrinsèquement la démarche : le point de gravité du corps est déplacé, faisant naturellement ressortir les fesses qui ondulent sur les cuisses, tendues. Ce qu'on appelle "la démarche en 8". Une démarche qui comme le disait ce bon Baudelaire dans son poème "La Passante" est du genre à faire se retourner les hommes. Si les femmes portent des talons, c'est donc surtout pour ne pas passer inaperçues, voire pour prendre de la hauteur. Catherine Tourre-Malen, anthropologue, qui s'est penchée sur la pratique du talon, éclaire le phénomène : "Toute femme qui en porte sait que ça va être inconfortable à un moment donné. Donc il y a une sorte de calcul coût/avantage qui se fait : porter des talons crée le sentiment d'une séduction accrue, par exemple. Mais ce qui relève de "l'intérêt bien compris" est multiple : les femmes qui décident de porter des talons vont mettre en place une stratégie (NdlR, en fonction de la topographie des lieux fréquentés par exemple)".
"Et puis, s'ajoute la pression sociale à porter des talons parce que c'est féminin, parce qu'on en voit partout. Finalement, même des jeunes filles s'y mettent : il y a une diffusion de la pratique. Il y a là quelque chose qui entre dans la construction du féminin". Malgré "l'intérêt bien compris" dont parle l'anthropologue, tout n'est pas rose au pays de l'escarpin sexy, et il n'est pas rare que la femme à talons en ait assez "de faire le 8" et finisse par ôter ses souliers se retrouvant pieds nus en rue.
Talons et légendes urbaines
Malgré une pratique complexe, indissociée de la capacité à séduire, s'élever, à rendre fou les garçons, les filles tombent en talons, - on se rappelle de Naomi Campbell chutant de plus de 16 cm dans des sandales imaginées par la créatrice Vivienne Westwood en 1993. Les filles se font mal dans les talons : au point de consulter des podologues. La chirurgie plastique du pied voit sa pratique en hausse. Les filles finissent par enlever leurs échasses : c'est ainsi qu'on a vu se développer dans certaines boîtes de nuit londoniennes des distributeurs de ballerines pour demoiselle en détresse. Ce qui n'empêche pas les designers de continuer à dessiner ce modèle de souliers, et les clientes de continuer à les acheter. Le tout nourri par l'imaginaire collectif. C'est grâce à sa pantoufle de vair que Cendrillon a trouvé chaussure à son pied.
Sans doute, les fans d'escarpins ont-elles tendance à oublier le conte d'Andersen "Les souliers rouges" dans lequel la jeune propriétaire des souliers rutilants paie son orgueil et sa coquetterie d'une malédiction. Elles préfèrent se rappeler une autre scène mythique. Dans "Sex and the City", Big, le fiancé de Carrie, la demande en mariage en lui passant un escarpin-bijou au pied. Il y a fort à parier que ce genre de légende poursuit les jeunes femmes modernes au moment où elles se baladent négligemment dans les travées de l'espace chaussures des Galeries Lafayette…
--> "Shoes, Pleasure and Pain", au Victoria&Albert Museum, à Londres, jusqu'au 31 janvier. Infos : http://www.vam.ac.uk