Grâce à la science, la grotte de Lascaux rentre en convalescence
- Publié le 20-10-2017 à 19h57
- Mis à jour le 20-10-2017 à 19h58

Après sept ans de travail, le comité scientifique chargé de conseiller la gestion de la conservation à la grotte de Lascaux (Dordogne, en France), vient d'être dissous. Une décision du ministère de la Culture, car désormais la grotte a retrouvé son niveau "d'équilibre" et les gros problèmes "sanitaires" ont été traités. Mais c'est aussi une mesure économique, disent certains, la quinzaine de scientifiques du comité étant payés. Il est possible qu'un comité réduit chargé de donner son expertise soit maintenu, afin de faire au moins le suivi des études en cours, mais qui ne dépendra alors plus du ministère de la Culture.
Ils avaient été appelés à la rescousse pour "sauver" la grotte de Lascaux. Leur mission est à présent terminée. Les chercheurs du conseil scientifique créé pour la grotte ornée française ont présenté le résultat de 7 ans de travaux, cette semaine à Paris. Principale conclusion : la plus célèbre des grottes, autrefois malmenée, "a aujourd'hui atteint un état de relative stabilité".
La "frise des cerfs nageant", la mystérieuse "Licorne" de la Salle des Taureaux, la silhouette massive de l'auroch dans la Nef… Les dizaines d'animaux peints sur les parois dans les sept galeries de la grotte de Lascaux il y a 20 000 ans font partie de notre imaginaire commun. Depuis la découverte de cette cavité en Dordogne, en 1940, les humains sont fascinés par son contenu. Dès son ouverture en 1948, ils se précipitèrent en masse pour la visiter. Ils se pressent contre les parois, piétinent le sol…
Les visiteurs respiraient trop
Résultat, la grotte est victime de son succès. Dès 1955, elle connaît les premiers signes d'altération des parois liés au nombre de visiteurs (30 000 par an), et un système est placé pour extraire l'excès de gaz carbonique expiré par les humains. En 1960, on découvre le développement de taches vertes sur les parois, puis de colonie d'algues. A ce moment, passent jusqu'à 1800 personnes par jour, en pic d'été. Trois ans plus tard, la grotte est fermée au public, mais des maladies réapparaîtront au cours des années. Episode marquant : au milieu des années 2000, lorsque des taches noires gagnent les parois de la grotte. Face aux inquiétudes, le ministre de la Culture Frédéric Mitterand sollicite le paléontologue Yves Coppens, qui dirigera ensuite le Conseil scientifique international créé en 2010. But de ce comité : mobiliser toutes les compétences pour accompagner l'équipe de conservation de la grotte, afin de préserver les si précieuses peintures rupestres de la "chapelle Sixtine de la Préhistoire".
Aujourd'hui, selon la conservatrice Muriel Mauriac, la grotte se trouve dans un "bon état de conservation général. La présence des taches noires qui avaient contaminé de façon fulgurante les voûtes de la nef, l'abside et le passage s'est stabilisée". Les recouvrements sombres sont à présent devenus gris pâle, tout comme les rares nouvelles taches.
Retour à la nature
Le comité a pris ou confirmé des décisions radicales : les produits chimiques autrefois utilisés (formol, fongicides, antimousses) ont été bannis. L'enlèvement des moisissures se fait à présent au pinceau doux, ou avec des instruments chirurgicaux ! Et uniquement sur des zones non ornées : c'est suffisant pour faire baisser le niveau de matière organique dans la grotte. Depuis 2010, on élimine aussi les reliques des visites du passé : transformateurs, projecteurs, installations électriques… Enfin, le système d'assistance climatique et celui d'extraction d'air a été aussi supprimé en 2015, histoire de revenir petit à petit à "un fonctionnement plus naturel d'une grotte", précise Muriel Mauriac.
"On revient aux conditions initiales", détaille le physicien Baudouin Lismonde, membre du conseil. Ce qu'on s'est dit, c'est que même si on ne comprend pas exactement pourquoi ces peintures ont tenu 20 000 ans sans être altérées, si on revenait à ces conditions anciennes, avant l'ouverture aux visiteurs, il y avait des chances que ça perdure. On a trouvé la grotte en bon état ! On a cherché à diminuer tous les dispositifs ( NdlR : installés par l'homme) comme la climatisation, la ventilation, en surveillant tous les paramètres. Il reste encore le point de l'eau, toujours récupérée et rejetée à l'extérieur. A la base, c'était pour le confort des visiteurs." Et de poursuivre : "Les maladies actuelles sont des conséquences des 'médicaments', des traitements imposés à la grotte suite aux visites de masse. On a réalisé que des traitements contre les champignons alimentaient ensuite d'autres bactéries ! Si l'on avait découvert Lascaux hier, la grotte n'aurait pas été abîmée. A condition qu'on ait pu découvrir avant une autre grotte qui ait pu servir de 'prototype', comme Lascaux l'a été pour les celles découvertes après elle. Dès la découverte de la grotte Chauvet (en 1994), on l'a fermé aux visites, sur le modèle actuel de Lascaux. Chauvet ne connaît aucune maladie."
Le danger du réchauffement climatique
Mais Lascaux, elle, est toujours "convalescente", insiste le comité scientifique. Ces dernières années, sont ainsi apparues, sur des fissures, des vermiculations, microscopiques excroissances à la fois minérales et organiques. Des expériences sont en cours pour comprendre ce phénomène dans le détail - les conditions d'une paroi de grotte ont été recréées en laboratoire - afin de livrer des conseils de gestion de la grotte pour limiter ce qui pourrait à terme faire migrer les pigments des peintures.
La grotte reste donc "fragile", d'autant qu'elle est très dépendante de l'extérieur. "Située à faible profondeur, la grotte est très sensible à l'évolution des températures extérieures. Ce qui explique sa vulnérabilité et la préoccupation que constitue le réchauffement climatique global", avertit le conseil. L'élévation progressive des températures extérieures a déjà provoqué dans la grotte la paralysie des circulations d'air." Le comité a aussi étudié quel devait être le meilleur couvert végétal sur la colline au-dessus de la grotte. Afin de limiter les risques d'incendie, d'infiltration… Pour éviter toute contamination, l'Etat aimerait d'ailleurs "sanctuariser" l'ensemble de la colline (et donc fermer Lascaux II, lire ci-contre). Quant à la fermeture au public, elle est considérée comme une nécessité, pour conserver la grotte "le mieux possible, le plus longtemps possible," comme le dit Yves Coppens.
"Le groupe de 10 h 40 est prié de se présenter à l'embarquement"
Lascaux II va-t-elle disparaître ? C'est ici, à deux cents mètres en contrebas du site originel, qu'avait été réalisée la première réplique à l'identique de la grotte préhistorique. Ouverte au public en 1983, vingt ans après la fermeture de l'original, la "grotte" bis (en fait une double coque en béton enfouie) parvenait à recréer l'atmosphère de Lascaux, quand bien même elle n'en présentait qu'une partie des peintures (la salle des Taureaux et le Diverticule axial). Mais, depuis l'inauguration en décembre 2016 de Lascaux IV, une nouvelle réplique à la fois exhaustive et techniquement plus aboutie, rares sont ceux qui visitent encore l'ancienne.
Aussi est-il question de détruire Lascaux II, pour "sanctuariser" toute la colline de Montignac, mais aussi pour une question de rentabilité. Ce serait pourtant une erreur… monumentale. Parce que Lascaux II, initiative pionnière en son temps, appartient également au patrimoine français - et mondial. A plus forte raison que les reproductions des peintures avaient été patiemment exécutées, de 1972 à 1983, par une artiste, Monique Peytral. Mais aussi parce que Lascaux IV, malgré ses qualités muséologiques, fait, hélas !, figure d'usine touristique dans laquelle les groupes se succèdent à la chaîne toutes les dix minutes, convoqués par haut-parleur comme les voyageurs dans un aéroport.Ph. P, à Montignac
A l'intérieur, 60 minutes chrono
Une heure, c'est le temps exact qui a été laissé au physicien grenoblois Baudouin Lismonde, lors de son unique visite en quatre ans à l'intérieur de la grotte de Lascaux, en tant que membre du conseil scientifique. Déjà bien plus que l'un de ses éminents collègues, chargé d'une étude importante, qui, lui, a eu droit à 10 minutes !
"C'est presque comme le public, la grotte est quasi interdite aux scientifiques. Au total, il y a 300 heures de visites par an !" Le jour de sa visite, il a dû prendre de multiples précautions : combinaison blanche, charlotte sur la tête, chaussons aux pieds… Les visiteurs utilisent des appareils respiratoires, depuis que le système de l'aspiration de l'air a été abandonné, laissant le dioxyde de carbone remonter naturellement du fond de la grotte. Et interdiction de rentrer seul, bien sûr.
A la fois spéléologue et scientifique, Baudouin Lismonde a pu humer l'atmosphère unique des lieux : "Il y a cette chose irremplaçable : savoir qu'on est en court-circuit avec des gens d'il y a 20 000 ans. Dans une grotte préhistorique - j'en ai découvert une petite - c'est étrange, la sensation qu'on a devant des objets déposés il y a 20 000 ans. Et à Lascaux, on se retrouve face à de grands artistes. Etre capable de peindre ça, de mémoire... Les peintures sont magnifiques, l'impression esthétique est la même que devant le fac-similé de Lascaux 4. Mais pas l'impression physique : on est dans une salle d'exposition, pas dans une grotte. Il n'y a pas l'humidité, l'odeur..."
Lui était là pour étudier les vermiculations, un phénomène sur lequel il avait déjà sa petite idée (voir ci-contre), mais la prise d'échantillon est très rare - "ça remonte sur le bureau du ministre" - et les conditions d'une paroi ont donc été recréées en laboratoire. Les scientifiques qui mènent les études après un appel d'offres (ce ne sont pas les membres du comité qui seraient alors juge et partie) ne peuvent pas entrer. "En général, quand on est scientifique, on peut regarder l'objet d'étude autant qu'on veut. Ici, non ! Etudier Lascaux, c'est un peu comme les médecins traditionnels chinois qui étaient interdits de toucher ou voir les dames qu'ils devaient soigner ! Donc, avec Lascaux, il y a les photos, des grottes témoins où on peut manipuler les choses, et regarder dans quelle mesure ce qui se passe ressemble à ce qui se passe à Lascaux."La grotte possède aussi un "très performant" réseau de mesures sur une trentaine de points en continu (CO2, température, pression…). "La température, c'est à un millième de degré près ! Depuis son bureau à Bordeaux, la conservatrice peut tout suivre. C'est si précis qu'on peut suivre via les instruments la trace d'une personne qui rentre dans la grotte."