"Entre les singes et nous, seul le cheminement est différent", selon Chris Herzfeld
- Publié le 25-10-2017 à 14h08
- Mis à jour le 07-11-2017 à 10h46

L'étonnante diversité des primates est à découvrir dans une exposition du Muséum des sciences naturelles. Entre les grands singes et les humains, pas question de parler de différence majeure, pour la spéciliste Chris Herzeld.
Vous qui êtes depuis des années au contact des grands singes, dans différents sanctuaires et zoos du monde entier, quelle fut la rencontre la plus marquante ?
J'en ai une à l'esprit qui est très importante pour moi. Un des premiers grands singes que j'ai observés était une gorille de Grauer, en 1996. C'est une espèce très menacée, comme le sont tous les primates. Cette gorille s'appelait Victoria et vivait au zoo d'Anvers. A cette époque, elle était noire, en pleine forme, magnifique. Le premier jour, je suis restée assise à l'observer, tandis que les visiteurs n'arrêtaient pas de bouger. Je me suis demandé : 'va-t-elle voir que je suis là pour travailler avec elle…' Et le soir, je me mets dos à la vitre, et je sens une présence : elle s'était assise elle aussi dos à la vitre, juste contre moi. Depuis, Victoria, c'est une vieille amie. J'ai fait des portraits d'elle car je suis aussi artiste et photographe. Je suis retournée la voir, à l'automne 2015. Elle était âgée et très maigre. J'étais émue de la voir ainsi. J'étais avec ma collègue Fanny Boucher qui lui a montré la petite héliogravure qu'elle avait faite d'elle. Victoria a regardé son portrait. Et elle l'a vraiment regardé. Elle est décédée le 21 mai 2016. J'ai eu des moments de proximité extraordinaires, même sans mots, aussi importants avec les singes qu'avec les humains. Les recherches en psychologie sur les singes ont montré qu'ils se reconnaissent dans le miroir - donc il y a une sorte de conscience d'une représentation corporelle - et qu'ils sont capables d'attribuer des états mentaux à autrui.
La relation entre les hommes occidentaux et les singes remonte à l'Antiquité. Mais la vision du singe par l'homme n'a vraiment été bouleversée qu'il y a peu. Que s'est-il passé ?
Cela remonte seulement aux années 1960. Jusqu'alors, on avait cette image de King-Kong, gorille violent et dangereux qui se tape sur la poitrine. Mais il a fallu trois jeunes femmes formidables et courageuses qui se sont rendues sur le terrain, et y sont restées de longues années. Jane Goodall s'est rendue en Tanzanie, et a observé les chimpanzés. Elle a montré, pour la première fois, que dans la nature, ils utilisaient des outils. Ce qui bouleverse tout puisque, jusque-là, les préhistoriens avaient montré que l'homme, c'est l'outil ! Ils effeuillent par exemple de longues tiges pour pêcher des termites. Elle a aussi montré que les mamans s'occupent de leur petit, qu'il y a des lignées généalogiques… Que ce sont des sociétés, des individus. Dian Fossey, elle, s'est intéressée aux gorilles des montagnes et a complètement remis en cause l'image de férocité des gorilles. Elle va montrer que ce sont des bons pères de famille, qu'il y a une organisation familiale au quotidien avec un père, ses femmmes et les petits. Quant à Biruté Galdikas, elle a étudié les orangs-outangs de Bornéo, et a découvert que ce sont d'incroyables botanistes, qu'ils connaissent extrêmement bien les plantes.
Par exemple ?
On sait à présent que les chimpanzés utilisent les plantes de manière médicinale. Par exemple, une femelle chimpanzé qui va accoucher mange une feuille particulière pour que cela fasse moins mal. Biruté Galdikas montre aussi que ce sont des techniciens de la forêt; ils sont capables de chercher de la nourriture difficile d'accès et ont des techniques de captation très élaborée. Ils mettent au point des gants en feuille pour ne pas se faire piquer à l'ouverture d'un fruit épineux, par exemple. Par ailleurs, on sait à présent qu'ils ont une gestuelle élaborée et peuvent accumuler beaucoup de connaissances. Enfin, il y a une transmission de techniques de mère à enfant différentes selon les groupes, et donc des formes de tradition.
Finalement, quelle est encore la différence majeure entre "eux" (les grands singes) et "nous" (les humains) ?
Je n'utiliserais pas l'idée de "différence majeure", et je ne réfléchirais pas non plus en termes de "supérieur" ou "inférieur". Nous sommes proches, mais il y a bien sûr des différences, et d'extraordinaires ressemblances. Mais si l'on se met à côté d'un grand singe, on voit bien que lui, ce n'est pas nous, et que nous ne sommes pas lui ! Il y a des différences, notamment dans notre façon de stocker l'information en dehors de notre cerveau, le fait que l'on a élaboré une technoscience… Mais eux, ils peuvent se faire une maison (un nid dans les arbres) sans polluer la forêt. Ils sont capables de faire des choses que l'on ne sait pas faire et inversement; nos civilisations sont très élaborées, basées sur le langage. Je n'ai pas envie de parler de différence majeure aujourd'hui. Nous avions des ancêtres communs; la différence au tout début, qui a fait que nous sommes partis dans une direction, et eux dans une autre, c'est qu'ils sont restés dans les forêts. Ils sont tous liés aux forêts, et nous, nous avons colonisé toute la planète, jusqu'au grand Nord. Les grands singes et nous, sommes marqués par l'adaptabilité, mais nous les humains avons une adaptabilité incroyable. Nous avons des pouces opposables - comme eux - , nous pouvons marcher longtemps, nous avons des gros cerveaux capables de raisonnements compliqués. Tous ces éléments, nous les avons utilisés, pas mieux, mais plus largement qu'eux, en poussant l'adaptabilité très loin, dans des milieux divers. Il y a eu une évolution des êtres humains (techniques, domestication...), et cela nous a donné lieu à un autre cheminement. Il n'y a pas de différence majeure, il y a un cheminement différent. Eux, ce sont des super-spécialistes de la forêt. Essayez de survivre dans une forêt tropicale !

Conférence
En pratique. Chris Herzfeld, spécialiste de l'histoire de la primatologie et des relations entre humains et grands singes, donnera une conférence jeudi à 19 h sur le thème "Des singes et des hommes, une longue histoire commune", au Muséum des sciences naturelles à Bruxelles.
Contexte. La conférence s'inscrit dans la nocturne de l'exposition "Les singes". Histoire de rappeler que les singes ont pour nom scientifique primates et sont dotés d'une étonnante diversité (500 espèces) : du gorille de Grauer (jusqu'à 270 kg pour 1,9 mètre) au microcèbe de Mme Berthe (30 grammes pour 9 cm). Au sein des primates, existe la famille des hominidés. Ces hominidés comprennent les humains, mais aussi les humains anciens (Toumaï, Néanderthal…) et quelques primates de grandes tailles (partageant des caractéristiques communes avec nous) dits grands singes : bonobo, gorille, chimpanzé et orang-outang.
HIstoire(s)
Antiquité. En Egypte, le dieu Thot a une tête de babouin, il représente la sagesse. On ne connaît pas encore les grands singes, mais d'autres singes sont intégrés dans les palais des puissants. Mais les philosophes les voient comme des êtres laids et lubriques. Un paradoxe très pérenne :"il y a à la fois une attraction, car le singe nous ressemble et est capable de nous imiter, et de la répulsion, car on ne veut pas être ramenés au rang de 'bête'", note Chris Herzfeld.
Moyen-Age. Le singe est associé au Diable car il imite l'homme, créature de Dieu.
XVIIe et XVIIIe siècles. Les premiers grands singes arrivent en Europe. On se demande si ce sont des hybrides, ou même des humains. Le naturaliste Linné classe le singe parmi les primates avec l'homme.
XIXe siècle. On étudie beaucoup les crânes, afin de souligner les différences homme/singe.