Pourquoi les projets de mines à ciel ouvert alarment les Espagnols
L'Espagne compte deux mille dossiers relatifs à l'ouverture de mines à ciel ouvert. Les demandes de forage se trouvent parfois au milieu de champs d'oliviers. Les paysans se rebellent.
- Publié le 26-02-2019 à 14h27
- Mis à jour le 26-02-2019 à 14h53

L'Espagne compte deux mille dossiers relatifs à l'ouverture de mines à ciel ouvert. Les demandes de forage se trouvent parfois au milieu de champs d'oliviers. Les paysans se rebellent.
N'échangez pas nos ressources, nos paysages, qui sont les vôtres, avec des entreprises transnationales de l'industrie minière extractive à ciel ouvert. Parce que ni notre développement ni l'entretien de nos champs ne se trouvent parmi leurs objectifs. Pour ces entreprises-là, votre ouverture du marché minier est, tout simplement, une autre niche de marché."
Mario Morales, 55 ans, diplômé en biologie, agriculteur et éleveur, a prononcé ces mots le 21 janvier devant une commission parlementaire de l'Assemblée d'Estrémadure, le parlement de cette région occidentale d'Espagne. Un territoire historiquement pauvre et d'émigration. Mais c'est justement grâce à son dépeuplement (25 habitants par km²) que l'Estrémadure a pu préserver des merveilles de la nature, comme le parc national de Monfragüe (environ 2 000 km2), réserve mondiale de la biosphère.
Morales appartient à la plateforme Salvemos (sauvons) Las Villuercas, une zone montagneuse de 2 547 km2, continuité naturelle de Monfragüe. L'Unesco a inclus Las Villuercas-Ibores-Jara (nom officiel complet) dans sa liste de "géoparcs mondiaux". Un label qui exige une conservation durable "en impliquant les communautés locales". Et cette implication locale est devenue un vecteur d'activités environnementales, éducatives, touristiques et vouées à l'écologie. Pourtant, la Junta d'Estrémadure (gouvernement régional) semble plutôt favorable à "diversifier" l'économie de toute la région, liée traditionnellement à l'agriculture et à l'élevage, peu industrialisée et dotée d'un transport ferroviaire précaire. Six parmi les dix communes les plus pauvres d'Espagne se trouvent ici.

Uranium, or, lithium…
"En Estrémadure, nous sommes à peine un peu plus d'un million d'habitants et nous avons besoin de plus d'investissements", soulignait récemment Guillermo Fernández-Vara (PSOE, socialiste), président de la région. Parmi ces potentiels investisseurs, plusieurs entreprises transnationales d'exploration et d'exploitation minière. Leurs multiples projets de recherche de minerais se trouvent éparpillés dans la péninsule ibérique : de la province de Salamanque (projet de mine d'uranium), aux Asturies (de l'or) en passant - exemple portugais - par le projet de mine de lithium dans le petit hameau de Covas do Barroso (environ 300 habitants), au nord du Portugal.
La Junta d'Estrémadure traite environ 230 projets de mines à ciel ouvert qui doivent passer par trois phases d'autorisation : recherche d'indices superficiels de minerais, forages exploratoires et finalement, exploitation. Des entreprises australiennes, britanniques ou encore canadiennes (Infinity Lithium, Berkeley, Mineral Exploration Network, etc.) étudient les possibilités d'extraire de l'uranium, du wolfram, de l'étain, de l'or ou du lithium.
À Las Villuercas, les demandes d'autorisation pour les forages se situent parfois au milieu de champs de cerisiers ou d'oliviers assez productifs. Et trois petites communes, Cañamero, Logrosán et Berzocana, sont particulièrement visées. Les petits propriétaires de terrains agricoles se montrent réticents, mais une loi de 1973 permet une première exploration superficielle contre leur volonté.

Culture locale
Côté agricole, Cañamero, a connu, lors du premier tiers du XXe siècle, une réforme agraire locale et celle-ci a été préservée, malgré les grands bouleversements historiques du pays. La production familiale de vin, d'huile d'olive et de certains fruits et légumes fait partie d'une culture locale bien ancrée. Et la coopérative agricole, clé dans l'économie du village, est toujours compatible avec le label de l'Unesco. De simples forages d'exploration préalable au milieu des oliviers auraient un impact négatif, et pour cette agriculture et pour l'écotourisme.
Las Villuercas est pour sa part incluse dans le réseau Natura 2000 de l'Union européenne, grâce à sa valeur patrimoniale, sa flore et sa faune. C'est aussi une zone spéciale de protection des oiseaux. Et ces qualifications ont contribué à créer de nouveaux emplois à travers l'écotourisme, les balades dans les forêts et les montagnes. Des établissements d'hôtellerie et des gîtes ruraux se sont créés. Tandis que les images, dans les médias, des désastres miniers récents ou passés sont loin de calmer les esprits. De leur côté, les organisations écologistes ibériques ont calculé qu'il existe en Espagne plus de 2 000 dossiers administratifs destinés à l'ouverture de mines à ciel ouvert. "Et e n aucun cas, nous ne voulons participer à cette loterie minière", insiste Felipe Cerro (indépendant de gauche), bourgmestre de Cañamero.
"La zone visée est au cœur de nos champs"

Carmen Martin de la Vega, 63 ans, kinésithérapeute, est aussi propriétaire d'une ferme d'où l'on peut admirer les pics de Las Villuercas (1 600 mètres). À temps partiel, Carmen travaille les champs avec son époux, qui est le bourgmestre de Cañamero (Estrémadure). Porte-parole de la plateforme Sauvons Las Villuercas, elle vient de participer dans une assemblée panibérique (Espagne et Portugal) contre les projets miniers. "Ce n'est qu'en automne 2018 que nous avons su que l'on avait présenté un dossier pour forer dans 104 points de notre comarque (NdlR : division territoriale espagnole) : c'est 3 120 hectares menacés dans trois communes. Et grande surprise, les projets se trouvaient déjà dans sa deuxième phase administrative, celle des forages exploratoires. C'est une autre association de notre province, Sauvons la montagne de Cáceres, qui nous a avertis. Ils se trouvent face à un projet, plus avancé, situé tout près de Cáceres, ville du Moyen Âge déclarée Patrimoine de l'humanité par l'Unesco."
Avez-vous eu des réunions avec les autorités ?
Oui, plusieurs fois. Aussi avec la filiale locale de l'entreprise Mineral Exploration Network. Ces rencontres nous ont vite convaincus qu'il fallait s'opposer à ces projets. Nous sommes environ 400 membres de la Plateforme, la plupart des paysans et des propriétaires agricoles. Pour nous, la zone visée est au cœur de nos champs.
Qui étaient les participants dans l'assemblée ibérique qui a eu lieu le 16 février à Saint-Jacques-de-Compostelle ?
Il y avait de représentants du Portugal et des régions espagnoles comme les Asturies (nord), l'Estrémadure (ouest), la Galice (nord-ouest), de la Castille (centre), et aussi du sud, de Séville et de Carthagène (Méditerranée). Dans certains cas, il s'agit de nouveaux projets de mines à ciel ouvert ; d'autres demandent la réouverture de mines clôturées. Les minerais les plus recherchés semblent être le lithium, l'uranium et le wolfram. Et aussi l'or.
Vous trouvez-vous face à des problèmes similaires ?
Non. Près de Carthagène, ils se trouvent face à une coulée de boue relancée par une mine clôturée proche des écoles locales. Là, les analyses montrent que les enfants ont doublé leur teneur en métaux dans le sang. Plusieurs associations ne dénoncent que l'impact des projets sur des terrains du réseau Natura 2000 de l'UE. À chaque cas, et pour embobiner les gens, les promoteurs déclarent avoir trouvé "la plus grande réserve européenne de lithium". Il ne s'agit que de créer des illusions à propos d'emplois dans des zones éloignées des grandes capitales.
