Jean-Marc Jancovici : "L'Europe n'a pas fait exprès d'aller dans la bonne direction"
L'ingénieur, enseignant et conférencier français, inventeur de l'empreinte carbone et auteur de plusieurs ouvrages sur l'énergie était l'invité des Grandes Conférences Catholiques le 14 octobre dernier.
- Publié le 24-10-2024 à 13h28
- Mis à jour le 24-10-2024 à 15h23

Le Green Deal (Pacte vert pour l'Europe) a pour ambition de faire de l'Union européenne le premier continent neutre en carbone. Selon vous, ce plan permettra-t-il d'atteindre cet objectif ?
Seul l'avenir nous le dira ! Selon moi, pour répondre à votre interrogation il faut commencer par savoir pourquoi on a carboné l'économie. Tant que nous ne sommes pas capables de proposer une explication, il manque un élément essentiel pour comprendre combien il sera facile ou difficile de décarboner la société. Or, carboner l'économie nous a apporté plein de choses positives : de meilleurs rendements agricoles, une évolution radicale de la structure des métiers vers des activités moins pénibles, une liberté dans l'espace, la mondialisation, le pouvoir d'achat, les retraites, les études longues et j'en passe. La question est donc de savoir si on va pouvoir conserver toutes ces avancées sans l'énergie fossile qui les a rendues possibles. Peut-on marier Green Deal et croissance, pouvoir d'achat et retraite à 60 ans ? Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment possible.
Vous estimez que L'Europe met volontairement sous le tapis la question de la décroissance ?
Elle élude en tout cas la possibilité qu'il n'y ait pas de croissance. C'est comme si vous disiez que vous savez très bien comment gérer votre vie dans un contexte où vos revenus n'arrêtent pas d'augmenter. Mais si ce n'est pas ça qui se passe, vous faites quoi ? Je fais partie des tristes sires qui pensent que dans notre monde de machines, le premier facteur limitant, c'est l'énergie disponible. Et l'énergie disponible en Europe a déjà commencé à baisser, et ce mouvement va aller en s'amplifiant. À part les activités dérivées de la mondialisation comme la finance, la production domestique est fladaga depuis des années.
L'Europe ne serait donc pas le modèle qu'elle prétend être en matière de lutte contre les dérèglements climatiques ?
J'ai une position très cynique, cruelle ou sévère sur le sujet, au choix. Je pense que nous sommes partis dans la bonne direction, mais largement sans le faire exprès. Les émissions de l'Union européenne suivent l'approvisionnement énergétique de l'Europe, lequel est contraint à la baisse par trois facteurs distincts. En matière de charbon, la production européenne est passée par un maximum au début des années 1980, ce qui ne doit absolument rien aux politiques climatiques et quand la production domestique de charbon décline, il devient difficile de tout compenser par des importations. En ce qui concerne le gaz, en 2005 55 % de l'approvisionnement européen venait de la mer du Nord, qui a passé son pic de production cette année-là. Et, instantanément, la consommation de gaz en Europe s'est arrêtée d'augmenter, et à partir de 2010, elle s'est mise à baisser de façon significative. Comme pour le charbon, compenser rapidement une baisse de la production domestique par des importations est compliqué. Enfin pour le pétrole, la production mondiale, hors pétrole de schiste et sables bitumineux, décline depuis 2008, ce qui a conduit l'Europe a en avoir de moins en moins.
On ne peut pas non plus prétendre que l'UE ne fait rien en matière de climat…
Non, mais notre vertu passée est quand même largement subie. Les émissions de CO2 européennes ont baissé de 32 % depuis 2007, mais aux USA elles ont baissé… de 21 %. Les manœuvres un peu sérieuses sur le sujet ont commencé il y a quelques années seulement. Sur le plan automobile, on a fait l'exact inverse de ce qu'il fallait faire. On a vendu des voitures de plus en plus lourdes parce que ce sont celles sur lesquelles les constructeurs font des marges, tout en se débrouillant pour bidouiller un peu la norme européenne pour tolérer une partie de cette évolution. Le logement fait l'objet d'une amélioration de la performance moyenne au mètre carré, mais compensée pour partie par l'augmentation du parc de logements et la consommation électrique y augmente très vite à cause des multiples appareils désormais disponibles. Les émissions de l'agriculture sont plus ou moins stationnaires. Ajoutez à ça que les puits de carbone commencent à diminuer parce que les forêts se portent mal. Quand vous regardez, il y a du positif ici et là, mais on en est toujours plus aux discours qu'aux actes.
Êtes-vous toujours aussi favorable à la taxe carbone, que vous avez défendue avec ferveur à ses débuts ?
Oui, mais dans des cas précis et quand il y a une alternative disponible. Ou quand on s'adresse à des acteurs qui ont une capacité économique suffisante, comme les grandes entreprises. En ce qui concerne les particuliers, ça ne peut pas être qu'un complément de solution, en créant auparavant la direction à suivre via une réglementation.
Quelle est l'utilité de taxer si des réglementations obligent déjà les consommateurs à opérer tel ou tel choix de consommation ?
Cela peut avoir une utilité car si vous obligez les constructeurs à vendre des petites voitures sans augmenter le prix des carburants, vous avez un risque d'effet rebond, puisque vous payez moins cher l'essence pour faire 100 km. Si vous augmentez la fiscalité sur les carburants au même moment, vous évitez d'inciter les gens à rouler plus qu'avant.
Ne faudrait-il pas viser prioritairement, à travers des taxes, les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre ?
Tout le monde va devoir faire un effort, les classes moyennes comme les autres, même s'il est évident qu'il faut demander plus à ceux qui sont en haut de la pyramide qu'à ceux qui sont en dessous, pour une question d'équité. Si on prend pour exemple le secteur aérien, faire des misères aux jets privés ne permettrait de réduire qu'une petite partie des émissions. Par contre, une telle mesure sera perçue comme juste par tous les gens à qui on a dit "on va vous rendre les billets d'avion moins accessibles". Le drame de notre économie, c'est que c'est le carbone qui a fait émerger la classe moyenne.
Selon l'historien Jean-Baptiste Fressoz, la transition énergétique est un mythe car le développement des énergies renouvelables n'a pas induit une diminution de la consommation d'énergies fossiles. Partagez-vous son analyse ?
Historiquement, il a raison. Quand vous regardez la manière dont l'énergie a été utilisée sur le siècle et demi qui vient de s'écouler, chaque forme d'énergie a été en croissance, indépendamment de la croissance des autres formes d'énergie. La seule exception récente c'est le bois qui commence à diminuer un peu depuis 30 ans. Fressoz donne un exemple très amusant dans son bouquin : il indique qu'on utilise plus de pétrole dans l'éclairage aujourd'hui que de pétrole pour tous les usages confondus au début du XXe siècle. Ce pétrole utilisé pour l'éclairage, c'est celui qui, via le moteur et l'alternateur (ou équivalent) des voitures, camions, bateaux ou avions, va alimenter les phares de ces engins ! Cet empilement des énergies nourrit des débats un peu vifs parfois avec des gens qui pensent que le solaire et l'éolien vont remplacer tout le reste – pour le moment ils viennent en plus – et permettre de conserver le monde qu'on a aujourd'hui. On a su faire la démonstration qu'on était capable de fabriquer des éoliennes et des panneaux solaires de manière rapide dans un monde où l'industrie dispose de charbon, de gaz et de pétrole (qui sert certes aux transports, mais aussi à la chimie organique). Mais si nous n'avons que des éoliennes pour fabriquer des éoliennes, qui est capable de dire combien ça coûte et combien on peut en produire chaque année ? Les économistes qui calculent les coûts de l'éolien ne se rendent pas compte que ce coût n'est valable que dans un monde dopé aux énergies fossiles. Il y a là aussi une limite au raisonnement qui a abouti au Green Deal : personne ne peut garantir que la productivité du travail – qui dépend avant tout de la quantité de machines disponibles par actif – restera aussi élevée dans un monde sans combustibles fossiles…
