En Colombie, la reconversion surprenante mais exemplaire des ex-combattants des Farc
Alors que s'ouvre la COP 16 consacrée à la biodiversité, 400 ex-guérilleros des Farc travaillent désormais sur un projet de conservation du paramo de Miraflores, sur 45 hectares de terre aux portes de l'Amazonie. Un exemple fructueux pour le reste du pays.
- Publié le 20-10-2024 à 15h04
- Mis à jour le 20-10-2024 à 15h05

Les majestueuses montagnes de la Cordillera surplombent de modestes habitations fleuries, et de multiples fresques célébrant la paix. Les murs des maisons arborent plusieurs représentations colorées d'Hector Ramirez, ancien commandant du bloc sud des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (Farc), qui a donné son nom à ce village, situé non loin de Montanita, dans le Caqueta, l'un des départements de l'Amazonie colombienne.
Une centaine de paysans, larges sombreros et bottes de rigueur, sortent du restaurant principal pour s'engouffrer dans le préau où, sur le sol, ont été disposés différents fruits, graines, pelles, mâchettes et autres outils nécessaires aux travaux agricoles. Face à cette installation baptisée "Connaissances de paix", le groupe, venu de tous les départements alentour (Putumayo, Huila, Meta, Caqueta), participe à un atelier organisé par l'Agence de Développement Rural, avec le soutien du Pnud (Programme de développement des Nations unies), afin d'appliquer les principes de l'agroforesterie à leurs propres exploitations.
Ce n'est pas un hasard si cette semaine d'activités a été organisée dans l'espace territorial de formation et de réincorporation (ETCR) d'Agua Bonita – Hector Ramirez, considéré comme un modèle de réconciliation, de fonctionnement collectif et de préservation des écosystèmes. En 2016, la signature de l'accord de paix entre l'Etat colombien et les Farc a entériné la fin plusieurs décennies de conflit armé. 24 ETCR ont vu le jour, d'abord conçus comme des espaces de transition vers un retour des anciens guérilleros à une vie normale.
Route de la réconciliation
À Agua Bonita, 400 ex-combattants tentent désormais de vivre en paix sur un terrain plat, touffu par endroits, niché au milieu des collines, malgré la présence de guérillas dissidentes et des forces armées colombiennes, qui continuent de terroriser une partie de la population.
Là, grâce au fonds initial alloué par l'Agence de Réhabilitation Nationale (ARN), ils ont réussi à développer plusieurs projets productifs comme des cultures d'ananas, leur fruit phare, mais aussi la fabrication de panela (jus de canne à sucre), ou un élevage de bétail. Grâce à l'initiative de Betsy Ruiz (Sonia Gonzalez à l'état civil), les habitants ont mis en place "La Route de la Réconciliation jusqu'au Paramo Miraflores", soit un biotope en altitude, à la limite entre les forêts et les neiges éternelles. Les paramos font office de zone tampon et de réserves d'eau pour les écosystèmes.
L'objectif de ce projet consiste à reboiser les contreforts amazoniens qui mènent jusqu'à ce sommet, le seul de la région, situé dans le département voisin de Huila. Le Caqueta est en effet historiquement dédié à l'élevage intensif de bétail, ce qui a conduit à une déforestation accrue afin de créer des pâturages pour les bêtes. Le projet comporte une pépinière dont les arbres sont ensuite extraits et plantés sur le corridor. Depuis sa création en 2019, il a mené à la signature d'une vingtaine d'accords de conservation volontaire, à l'engagement de ne plus déboiser, ainsi qu'à des formations dispensées aux paysans du coin. Une douzaine de pépinières de ce type ont germé dans le pays.
"Nous sommes dans la partie basse ici. Pour atteindre le paramo, il faut marcher entre 8 et 15 jours, car il y a beaucoup de jungle à traverser, et la présence de groupes armés rend le trajet difficile. L'idée, c'est de créer et consolider un chemin de réconciliation avec la nature, les communautés locales et les signataires de l'accord de paix, afin de protéger ensemble cet écosystème de nos propres comportements humains", raconte Betsy Ruiz, assise autour d'une petite table sur le seuil de sa maison, où l'on peut apercevoir un portrait et une citation de Che Guevara.
Un groupe de femmes
Le projet, organisé en coopérative, rassemble également des paysans issus de neuf villages à proximité de l'ETCR, et a donné naissance à l'association féminine Asmupropaz, forte de 38 membres qui transforment des plantes aromatiques en huiles essentielles.
Oeuvrer à la réconciliation des communautés, dont certaines ont été directement victimes du conflit armé, apparaît comme un volet essentiel, poursuit Betsy Ruiz. Aujourd'hui âgée de 45 ans, celle-ci a passé 22 années au sein de la guérilla, où elle fut enrôlée dès l'âge de 14 ans. "Nous voulons évoluer dans un environnement qui ne repose plus sur la violence, mais qui, au contraire, intègre les familles et favorise un processus participatif. Nous avons beaucoup travaillé sur la manière de sensibiliser les paysans aux aspects juridiques de la défense des droits de l'homme et aux réglementations relatives à la protection des écosystèmes", complète-t-elle.
Viviana Riviera Cuellar, 55 ans, qui habite à proximité de l'ETCR, fait partie des bénéficiaires de ces enseignements et de l'Asmupropaz. Elle a été déplacée pendant 14 ans à cause des violences dans le Caqueta. "La guérilla a tué le père de mon mari. Quand j'ai commencé à participer aux premières réunions, mon petit-fils ne comprenait pas pourquoi je rencontrais 'ces gens méchants'", se souvient-elle, en passant le doigt sur ses boucles d'oreilles en forme de cheval. "J'ai tout appris de Betsy en ce qui concerne la préservation des écosystèmes. Je ne savais même pas qu'il y avait un paramo dans la région. Les arbres d'Amazonie fonctionnent comme des éponges, sans eux il n'y a pas d'eau. Il est vital pour nous de protéger le paramo", insiste-t-elle.
Lutter contre le déboisement
À quelques centaines de mètres du centre de l'ETCR, en contrebas, se tient le cœur battant du projet : la pépinière. Huit à dix personnes y travaillent à plein temps. Ce jour-là, seul Carlo Arturo Vargas Sanchez, le coordinateur des lieux, se promène entre les allées de plantes, protégées du soleil brûlant par un mince filet. "Ça, c'est un ahumado, que l'on appelle aussi fumé, explique celui que l'on appelle El Paisa (surnom donné aux habitants de Medellin), en montrant de minuscules pousses sur un plan de terre. Il lui faudra 40 ou 45 ans pour atteindre sa taille normale. Ici, nous en sommes encore au stade de la germination, c'est une espèce différente, le chapalita. Nous l'utilisons spécialement pour la conservation".
"Nous avons peut-être déposé les armes, mais nous n'avons pas abandonné notre lutte, notamment environnementale".
Plantés dans des petits sacs, des dizaines de yopo patientent. Ces pousses restent environ 4 mois avant d'être mises en terre, en priorité sur les rives des cours d'eau et dans les quatre fermes participantes, où se trouvent aussi des zones de conservation. Après une période de fertilisation, les arbres pousseront naturellement. "Leur feuille est très fine et génère de l'ombre, très utile pour le bétail, et en même temps, elle alimente l'humidité des sols", commente El Paisa, avant de passer devant le système d'irrigation, composé de tuyaux.
Depuis la création du projet, 159 hectares ont été préservés, et 45 hectares de terre restaurés. "Quand nous sommes arrivés en 2017, il n'y avait pas un seul arbre au sein de l'ETCR ! C'était un pâturage, une savane dénudée ! Ce n'est plus le cas", se réjouit notre guide, qui était un commandant des FARC dans son autre vie. Il rappelle au passage les principes environnementaux de la guérilla. "Nous n'autorisions pas les paysans à couper les arbres sur les sources et les rives des cours d'eau. Ils devaient laisser 30 % de terres en conservation naturelle".
Selon lui, 120 millions de pesos (27 000 euros) sont nécessaires pour assurer la pérennité de la pépinière. La quête de financements explique la présence du groupe, le 29 octobre prochain au 16e sommet des Nations unies sur la biodiversité (COP 16), qui débute à Cali ce 21 octobre. Betsy Ruiz et El Paisa ne manquent pas de rappeler que la conservation de la faune et de la flore amazoniennes demeure l'affaire de tous.
